Les ouvrages à la gloire de l’Europe ne sont pas nombreux. Saluons donc celui-ci : il invite à apprécier le remarquable projet européen et à réfléchir aux moyens d’aller plus loin.
Parmi les thèmes égrenés par Thomas Buberl et Étienne Grenelle, voici une sélection qui m’ont marqué :
- Prendre possession en Europe des géants du numérique. Les auteurs proposent de s’inspirer de l’exemple américain de vente forcée de Tiktok USA. Après tout, puisque les réseaux sociaux sont si puissants et que les États-Unis ont ouvertement déclaré une guerre commerciale… pourquoi ne pas aller au bout de la logique ?
- Financer un fonds souverain européen à l’échelle. Les entreprises en croissance manquent de financement et les Européens ne détiennent pas assez les actifs de leur territoire. Les auteurs suggèrent de mettre l’épargne européenne bien plus largement au service de l’économie du continent.
- Accepter de faire vibrer la corde européenne. L’Europe s’est volontairement construite sans tambour ni trompette, dans le gris technocratique de Bruxelles. À l’abri des regards, l’expérience politique la plus passionnante des cent dernières années, peut-être même de tous les temps, a remarquablement réussi en dissimulant son ambition exaltante derrière le masque de l’ennui. Mais les temps ont changé : l’idée européenne a pris racine, il est temps de rallier les cœurs.
- Définir un programme scolaire européen. Corollaire du point précédent : pour toucher les cœurs, il faut une histoire commune d’appartenance collective. Anecdote symptomatique : les billets européens célèbrent des monuments qui n’existent pas. Acceptons de faire figurer sur notre monnaie les visages de grands personnages de notre histoire commune !
- Élire des candidats européens. Les élections européennes restent trop nationales. Il faudrait de véritables candidats continentaux, élus de manière transnationale. On en compte quelques dizaines aujourd’hui ; les auteurs en voudraient dix fois plus.
- Accepter des coalitions de volontaires systématiques. Le périmètre de l’Europe varie selon les sujets. Bien des thèmes, associations ou mouvements intègrent des nations qui ne font pas partie de l’Union européenne. Et c’est tant mieux ! Comme l’euro, qui ne rassemble pas tous les pays mais en a attiré plusieurs au fil du temps, l’unanimité ne doit pas être la norme. Laissons les volontaires jouer les pionniers, et d’autres pays se joindre, sortir… voire revenir.
- Créer une DARPA européenne. Il s’agirait de financer de grands projets d’innovation au moyen de prix attractifs, sur le modèle de la Defense Advanced Research Projects Agency américaine. N’hésitez pas à vous renseigner : c’est passionnant.
- Investir dans les drones militaires avec les Ukrainiens. Pour moderniser les armées tout en valorisant le financement de la défense ukrainienne, les auteurs proposent de développer des capacités de fabrication de drones avec les spécialistes ukrainiens, aujourd’hui très en avance par la force des choses.
- Lever une armée européenne de robots. Sous forme de boutade, il s’agit de répondre au mépris russe des vies de ses soldats en affirmant l’attachement européen à la vie humaine, tout en mobilisant la force industrielle du continent.
- Aller chercher la souveraineté énergétique. L’Europe apparaît comme le bon élève mondial de la décarbonation. Et pourtant sa dépendance aux hydrocarbures la rend timorée face à la Russie et à la merci des soubresauts géopolitiques américains. Les auteurs veulent accélérer encore son indépendance décarbonée.
- Interconnecter toujours plus les réseaux électriques. Si RTE a fait des progrès ces dernières décennies, on peut aller plus loin : connecter les réseaux pour équilibrer le solaire portugais avec les fermes offshore danoises, tout en permettant à tous de profiter du nucléaire.
- Tarifer le carbone. Pour accélérer la décarbonation, le meilleur levier est probablement le marché, donc le portefeuille, au travers du signal prix. La proposition suppose toutefois un terrain de jeu mondial pour éviter d’exporter le carbone. À long terme, le Mécanisme d’Ajustement Carbone aux Frontières (MACF) contribuera à équilibrer le modèle.
- Requérir des transferts de technologie. La Chine a accéléré ainsi son développement économique. À l’Europe, désormais, d’exiger des transferts de compétences pour accéder à son marché !
- Surinvestir dans l’ordinateur quantique. C’est une des prochaines technologies de rupture et personne n’y a encore l’avantage.
- Relancer une culture du risque, pas seulement de la protection. L’Europe protège beaucoup, souvent au bénéfice des anciens plus que des jeunes. Il faudrait lui redonner le goût de l’aventure. Comment ? Les auteurs ne le disent pas.
- Assouplir les règles de concurrence pour permettre des géants européens. Les lois antitrust européennes bloquent l’émergence de géants mondiaux au titre de la défense du consommateur. Si l’intention est bonne, cela désavantage le continent à l’échelle mondiale.
- Oser parler immigration sereinement. Accepter de débattre du sujet et ne pas laisser le thème aux partis populistes, souvent anti-européens.
- Voir l’Afrique comme une opportunité. Ce vaste continent est proche de l’Europe, partage largement son fuseau horaire, est très peuplé et amorce son développement économique. Pour cela, mieux vaut mobiliser l’échelle européenne, moins chargée du passif historique des États.
- Financer un Erasmus pour tous. Seuls 15 % des Européens bénéficient du programme. Les auteurs en voudraient cinq fois plus pour brasser davantage les langues et les cultures, et permettre aux jeunesses européennes de mieux se connaître.
L’ouvrage présente toutefois quelques limites, indépendamment de ce que l’on peut penser du propos.
- D’abord, on remarque l’absence apparente de Thomas Buberl. Si l’on sent bien la patte d’un journaliste aux références littéraires dignes d’un professeur de latin de l’Ouest parisien, il est moins évident de détecter celle d’un Allemand, ancien partner du BCG et PDG d’AXA depuis dix ans.
- Ensuite, le discours pro-ukrainien, louable en soi, tourne parfois à la diatribe va-t-en-guerre et donneuse de leçons militaires, domaine qui, à ma connaissance, n’est pas le cœur d’expertise des auteurs. J’aurais apprécié davantage d’humilité quant aux décisions des états-majors de l’Union européenne de ne pas déclarer une guerre ouverte face à une puissance nucléaire qui, quoi qu’on en pense, n’a envahi ni le territoire d’un membre de l’UE ni celui d’un membre de l’OTAN.
- De manière plus anecdotique, certaines introductions et conclusions de chapitre prennent des airs d’éditorial de magazine, ce que l’on peut passer au directeur du Point. Certaines citations semblent aussi très probablement apocryphes, notamment celle attribuée à Oscar Wilde.
- Enfin, on peut reprocher aux auteurs de se cacher derrière les entretiens menés. Plusieurs chapitres virent à la collection de propos rapportés, au détriment de la pertinence et d’une pensée articulée. On finit par ne plus savoir s’il s’agit d’un essai ou d’un sondage.
Cela dit, je n’aurais pas pris le temps d’écrire ces notes ni d’ouvrir ici une entrée consacrée à ce livre s’il était dénué d’intérêt. Pensez à le lire !
En savoir plus sur Curatus read
Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.