— L’ouvrage de Frédéric Martel rapporte le contenu de centaines d’entretiens étalés sur dix ans de recherches. Il vaut le coup d’être lu. L’article ci-dessous contient ce que je décide d’en retenir. Ce n’est donc ni une synthèse, ni une critique ni une fiche de lecture. Juste mes notes. —

« Vers l’Orient compliqué je volais avec des idées simples. »
première phrase du chapitre « L’Orient » des Mémoires de guerre du Général de Gaulle

En synthèse

La déclaration universelle des droits de l’homme du 10 décembre 1948 sont-ils des principes universels ou une forme d’expression coloniale de la pensée occidentale ? Et au sein de ces droits universels, les libertés fondamentales sont-elles subordonnées aux droits économiques et sociaux ? Voici au fond les deux interrogations principales de l’épais ouvrage Occidents de Frédéric Martel. Le journaliste sociologue est un spécialiste du Soft Power, d’ailleurs le titre de son émission hebdomadaire sur France Culture qui cumule plus de 500 épisodes d’une heure et demie.

La première question est majeure : si ce sont des principes universels, ils s’appliquent partout quelle que soit la culture. Si ce ne sont pas des principes universels, alors d’autres modèles sont possibles, notamment selon une logique de blocs civilisationnels façon Samuel Huntington, une référence fréquemment citée dans le livre. Et si les libertés fondamentales – comprendre la démocratie libérale – sont subordonnées aux droits économiques et sociaux, alors on pourra justifier de les mettre entre parenthèse pendant quelques décennies, le temps d’assurer le bien-être matériel de la population. Le bien-être de la population ou l’opulence d’un clan qui se serait emparé du pouvoir ? Cette troisième question porte en creux la thèse de l’auteur : la propagande de ces pays sert surtout à maintenir son élite en place.

Au travers des 600 pages, c’est donc le soft power des ennemis de l’occident que l’auteur décortique. Celui de la Russie de Poutine. Celui de la Chine de Xi Jinping. Celui du Cuba révolutionnaire de Fidel Castro ou des dirigeants du Venezuela au travers de la figure de Che Guevara. Celui des fondamentalistes islamistes. Celui aussi des puissances régionales qui souhaitent jouer un rôle non aligné ou peut-être plutôt multi-aligné : le Brésil, l’Inde, l’Afrique du sud ou panafricaine… et bien d’autres.

Les ennemis de l’occident ou les ennemis des occidents d’ailleurs ? Le pluriel du titre du livre est volontaire. Frédéric Martel note que « Si l’Occident ne se distingue ni par la géographie, ni par l’économie, ni par la politique ou par la religion, c’est qu’il s’agit peut-être d’une métaphore, d’une caricature, et non pas d’une réalité. Un mythe utilisé par ses ennemis ». Dès lors, pourquoi s’intéresser à des discours caricaturaux ? Peut-être parce que – toujours selon les mots de l’auteur – « Certaines choses n’existent, ou ne se comprennent, qu’à travers leur contraire. C’est au contact de leurs critiques que les valeurs de l’Occident me sont devenues plus familières et tangibles. »

Pour classer ces attaques des occidents, Frédéric Martel propose deux néologismes : « Occident + » et « Occident – ». L’Occident + rassemble ceux qui prétendent incarner l’essence occidentale et déclarent le défendre. C’est Donald Trump et « Make America Great Again », c’est Victor Orban ou encore Vladimir Poutine affirmant que l’Europe est décadente. L’Occident – rassemble ceux qui souhaitent proposer une alternative au modèle occidental sans s’y référer. C’est la Chine de Xi Jinping ou l’Inde de Narendra Modi. Les premiers veulent plus d’occident, mais le leur. Les seconds veulent moins d’occidents. Loin de s’opposer, ils se rejoignent dans la détestation d’un même ennemi. Cette convergence des extrêmes forme l’autre invention verbale du livre : le concept de « U-Turn » rouge-brun. L’auteur note en effet que l’extrême gauche et l’extrême droite tendent à se rapprocher dans un demi-tour où les bords se rapprochent, un peu comme les jambes de la lettre U. Ces extrêmes comptent dans leurs rangs plus d’un intellectuel qui est passé d’un bord à l’autre et se rejoignent dans la détestation d’un ennemi commun : la démocratie libérale modérée.

Ceux qui détestent la démocratie libérale pour de bonnes raisons peuvent se classer dans trois catégories : les kleptocrates, les religieux et les nationalistes. Les premiers sont les bénéficiaires de systèmes illibéraux. Ils sont les élites riches de pays non démocratiques. Leur intérêt est alors évident car ils n’ont pas d’autre choix. Ils sont si corrompus qu’ils finiraient déchus ou derrière les barreaux s’ils toléraient la liberté d’expression, la presse libre et le jeu démocratique. Les seconds affirment détenir la vérité, notamment la vérité morale, pour régir la société. Impossible dans ces conditions d’accepter le niveau de « dissent » que produit la démocratie libérale. L’islamisme apparait de nos jours comme le courant de pensée le plus évident à tomber dans cette catégorie, mais il n’est pas tendanciellement le seul. Les nationalistes pourraient en théorie s’accommoder des valeurs de la liberté. Pourtant, c’est rarement le cas. Dans le Sud global, c’est notamment parce que l’exaltation de la fierté nationale s’accompagne d’un rejet de l’autre et que c’est autre est l’Occident, souvent associé – d’ailleurs à tort – avec les valeurs universelles.

Ces nationalistes font le jeu de Huntington. Ils défendent l’idée de civilisations pour mieux les opposer. Lors d’un des entretiens, Frédéric Martel mentionne un appel quasi-suppliant : « Dans votre livre… il vous faut répondre à Huntington ! ». C’est peut-être ce que l’auteur tente de faire au travers de cinq propositions en conclusion :

  • « Réaffirmer et valoriser l’universalité des valeurs démocratiques. Nous ne devons plus transiger sur ce point. » « Les narratifs alternatifs qui se répondent, y compris parmi les intellectuels des Occidents, ne sont pas pertinents et il ne faut plus avoir honte de le dire. »
  • « Distinguer les valeurs fondamentales, d’une part, et la culture, d’autre part. Les premières sont bel et bien universelles et ne devraient pas pouvoir être rejetées par des pays qui cherchent à s’en émanciper pour asseoir leur autoritarisme. En revanche, les cultures, les modes de vie, les traditions sont, par définition, singuliers et différents. »
  • Distinguer la critique de la haine. La critique est vitale : sans liberté de penser et de dire, il n’y a pas de démocratie. […] Ce qui distingue d’ailleurs les Occidentaux du reste du monde est une grande tolérance au ‘dissent’. Le délit d’opinion, caractéristique de tous les régimes autoritaires, n’a pas lieu d’être. » « La haine, en revanche, n’est plus de l’ordre de la critique : la distinction est importante. […] Critiquer les ‘Etats-Unis est une chose, mais l’anti-américanisme systématique en est une autre ; critiquer l’Europe est légitime mais le faire dans le but de dissoudre l’Union européenne, comme le font Poutine, les loups guerriers et Xi, Victor Orban ou Donald Trump, pose question. »
  • « Distinguer le chaos, fût-il apparent, et les tensions constitutives de la démocratie. Les médias chinois, russes ou arabes – du Global Ties à RT, d’Al Jazeera à Al Mayadeen – exagèrent constamment les tensions en ‘Occidents’ et transforment des épiphénomènes en événements pour conclure finalement à l’effondrement occidental. Quelle propagande insensée ! » « Une société dynamique et en bonne santé est une société en débat dans une ‘tension vivante ‘ selon la belle expression de Paul Ricoeur. »
  • Valoriser un modèle de société des sphères de justice. L’idée que les biens sociaux – comme la santé, l’éducation, l’argent, le pouvoir politique, le prestige, l’amour ou la reconnaissance, appartiennent à des sphères distinctes. Chacune doit rester autonome les unes des autres ; un individu ne doit dominer plusieurs sphères à la fois. Par exemple, un parti ou un leader politique, qui domine inévitablement la sphère politique lorsqu’il a gagné les élections, ne peut contrôler également la sphère intellectuelle, la justice ou l’économie.

Avant de conclure à ce plan d’action, l’auteur prend le temps d’écouter les hérauts des kleptocrates, des fondamentalistes et des nationalistes qui pourfendent les occidents. Quel crédit peut-on leur donner ?

Des pompiers pyromanes

L’originalité de Frédéric Martel est d’aller au contact des idéologues critiques de l’occident. Il lit leur texte et les rencontre. C’est probablement le meilleur argument en faveur de la lecture du livre : il fait ce que nous n’aurions certainement pas le temps, le goût ou la patience de réaliser ; écouter les ennemis affichés de l’occident.

On y découvre plusieurs archétypes. Par exemple l’Américain Steve Bannon décrit comme un « pyromane à l’ego XXL irresponsable et incontrôlable ». « Un incendiaire qui veut dynamiter le système ». Ou encore le Russe Alexandre Douguine croqué comme « certes érudit, mais plus ésotérique, plus illuminé qu’on ne le dit. Un savant fou. », au fond un ardent défenseur d’une idée qui l’illumine. L’auteur cite Petar Volgin à son sujet : « il croit en la grandeur de la Russie, il croit en l’empire russe et veut étendre son influence. Il y a toujours eu des figures comme ça dans l’histoire russe. »

Ce sont d’ailleurs ces figures qui intéressent Frédéric Martel : les propagandistes bruyants qui « s’activent dans l’agit-prop », cette propagande d’agitation tous azimuts qui consiste à faire un maximum de bruit avant de passer très vite au sujet suivant. Au sujet de Zhou Xiaoping, un de ses contacts affirme : « Zhou Xiaoping est clairement utilisé par le régime, en raison de sa jeunesse et de sa grande popularité, elle-même fabriquée par la propagande. » On y croise aussi des repentis ou des prisonniers. Nombre des interviewés ont tenu des postes de pouvoir… jusqu’à ce que le vent tourne et qu’ils ne se retrouvent dans le mauvais camp. Ou dans une obédience supposée incompatible avec la couleur actuelle du pouvoir. Et plus d’une personne aujourd’hui au pouvoir est passée par la case prison à une époque ou ses idées n’avaient pas encore triomphé. Les contacts de Frédéric Martel apparaissent comme des « baroudeurs » et il semble aimer rappeler que ces carrières politiques dans la lumière ne sont pas sans risque et ne se font pas sans heurts.

Pour autant, les détracteur des occidents ne sont pas tous des agit-props allumés. Loin de là. Derrière eux œuvrent des bâtisseurs bien plus organisés qui « préparent activement ensemble le monde post-libéral et post-occidental. »

Comment fonctionnent les ennemis des occidents

Derrière les idéologues allumés, on trouve des hommes forts méthodiques. Kozyrev dit au sujet de Poutine : « c’était un homme du KGB qui cherchait à obtenir le pouvoir. Poutine ne croit absolument en rien. Il n’a aucune valeur. Il cherchait un moyen de s’emparer du pouvoir et le KGB a été cet instrument. On dit que c’était aussi via la mafia. En fait, en Russie, la mafia et le KGB sont beaucoup plus proches qu’on ne le croit. […] Vous devez comprendre que Poutine n’a pas d’idéologie, pas d’idées. Il n’est pas super smart, mais il est rationnel. Il instrumentalise la religion, le nationalisme, le chauvinisme, la guerre d’Ukraine, etc. Un jour, il met en avant les valeurs traditionnelles ; un autre, c’est la slavophlie ou l’eurasie. Son seul but est la quête de puissance […]. Il n’a jamais rejeté la démocratie pour des raisons idéologiques mais parce qu’elle aurait menacé son pouvoir. Au fond, Poutine a des idées assez pragmatiques, assez primitives, et juste envie de conserver le pouvoir. »

Les clans au pouvoir ruinent et découragent les dissidents. Ils ruinent la réputation ou les sources de revenu des opposants. Comme le professeur de droit Xu Zhangrun qui avait osé critiquer Xi Jinping quant à la suppression de la limitation du mandat présidentiel. Il a été assigné en résidence et suspendu de ses fonctions, indique James Pomfret, le correspondant de Reuters en Chine. Et d’ajouter : « Et vous savez quel était le prétexte de son arrestation ? Il aurait eu recours à des prostituées ! On est là dans la plus parfaite tradition totalitaire. »

Les évolutions peuvent être très rapides. Alan Leon Kah-kit, président du Civic Party, le dernier parti démocratique de Hong Kong confie : « je n’aurais jamais imaginé qu’en trois années seulement Beijing puisse faire ça à Hong Kong. […] Tous nos droits ont été supprimés. Avec la ‘loi sur la sécurité nationale’, c’est est fini des juges indépendants, des avocats, des journalistes, des élus et de tout ce qui faisait la singularité de Hong Kong. Ils les ont tous changés. La société civile a été éliminée entièrement. Les syndicats aussi. Les élèves doivent apprendre le mandarin. Je n’aurais jamais cru possible de voir ça de mon vivant. »

Pour mener une transformation, il semble qu’il faille souvent un idéologue, un workaholic, un intéressé et des idiots utiles. C’est-à-dire quelqu’un pour agiter de grandes idées romantiques, quelqu’un pour mettre en place avec méthode une organisation, des intérêts économiques et une foule qui suit. Lorsque Frédéric Martel décrit la révolution cubaine, Che Guevera est l’idéologue et Fidel Castro l’organisateur zélé. Il positionne Nasser en Égypte dans ce même rôle du workaholic en rapportant ses mots alors qu’il répond à Lakhdar Brahimi qui lui demande pourquoi c’est lui qui s’est imposé plutôt qu’un autre : « Tous les autres leaders avaient dans leur vie autre chose que la politique : les femmes, l’argent, l’islam, le communisme. Moi je n’avais que la politique. »

Dans le chapitre dédié au sécularisme, l’auteur affirme : « le projet des frères musulmans égyptiens, du Hamas, ainsi que des partis frères au Maghreb, est cohérent. Le sécularisme n’est pas une option et il n’appartient pas non plus à l’État de légiférer sur le bien et le mal, puisque c’est une prérogative de Dieu. Leur religion étant ‘civilisationnelle’ et englobant tous les aspectes de la vie et toutes les sphères, les Frères rejettent les Déclarations des droits de l’homme et tous les référentiels moraux occidentaux. Ils contestent toute valeur aux valeurs – sauf celles énoncées dans le Coran. Rejetant le doute, le pluralisme et toute forme de ‘dissent’, ils s’arrogent le monopole de la morale – sans appel, sans partage, sans recours. »

Un des enjeux forts de la réflexion est de déterminer si les ennemis de l’occident sont tous nuisibles ou si certains représentent en fait une étape quasi inévitable du développement. C’est tout le débat autour de la hiérarchie des droits universels. Et notamment l’argument selon lequel la liberté d’expression ne vaut pas grand-chose dans un monde où l’on a faim, peur et pas de toit au-dessus de sa tête.

Liberté ou développement économique ?

L’auteur apparait plus enclin à défendre la liberté que l’économie. Pourtant, il se trouve contraint de constater :  « À sa décharge, Kagame a réussi à engager son pays dans une reconstruction spectaculaire. Si son action militaire en RDC ou certains assassinats ciblés à l’étranger suscitent d’intenses critiques, il a remis l’économie du Rwanda en marche : le pays connaît une croissance étonnante, la paix à domicile, et semble être devenu un modèle pour ses voisins africains. » À ceux qui lui reprochent de ne pas respecter les droits de l’homme, il répond dans un livre d’entretiens que « cette critique est injuste et d’autant plus malvenue de la part des Occidentaux qui ont mis tant de siècles à faire voter les femmes ou les Noirs ».

Et c’est ici un des points majeurs de la réflexion : peut-on ou doit-on échanger certaines libertés fondamentales contre la richesse matérielle ? En termes de droits de l’homme, les libertés fondamentales sont-elles subordonnées aux droits économiques et sociaux ? L’auteur semble vouloir répondre par la négative. Pourtant, bien des résidents de Singapour s’en accommodent. L’essayiste Zhou Xiaoping l’affirme à l’auteur : « c’est cela, les droits de l’homme, l’accroissement considérable de la longévité et la sortie massive de la pauvreté. […] Est-ce que vous croyez sincèrement que la violence dans les rues, la drogue, la multiplication des sans domicile fixe comme aux États-Unis sont une illustration de la défense des droits de l’homme ? ».

Pour autant, abandonner les contre-pouvoirs installe rapidement une élite qui instrumentalise ce discours pour rester en place. L’auteur consacre un chapitre au mouvement des parapluies jaunes, cette jeunesse hong kongaise qui a réclamé la démocratie dans les années 2010 au travers de manifestations pacifiques de masse. Selon les mots de Joshua Wong, un de ses leaders : « Nous voulons la démocratie et nous réclamons le suffrage universel. C’est tout. » Si ce n’est qu’une telle approche est diamétralement opposée à la Chine de Xi Jinping. Joshua Wong est aujourd’hui incarcéré et son combat fait penser à celui d’Alexeï Navalny en Russie. Un bel idéal très noble heurté par la force brute.

Idéalement pourtant, on devrait pouvoir défendre le deux. L’Occident – pour peu qu’il existe – devrait représenter un magnétisme économique ET libéral si fort que la question de la hiérarchie des valeurs ne se pose pas, ou peu. Et pourtant…

Les travers de l’occident

Frédéric Martel rapporte que les citoyens de certains pays peuvent nourrir un ressentiment face au monde moderne. Bien sûr, le sort des pays d’Europe centrale est bien meilleur aujourd’hui qu’à l’époque soviétique. Et pourtant le monde libre a permis une fuite des cerveaux qui a laissé certaines régions désertées d’une jeunesse partie à l’étranger. Cette liberté se traduit par une augmentation de la complexité perçue au quotidien. Et une proportion non négligeable de la population se sent nostalgique. Tout simplement parce que c’est un sentiment humain normal : « En fait, je crois que les gens sont d’abord nostalgiques de leur jeunesse, et on ne peut pas leur reprocher ça, car en effet ils étaient jeunes et cela ne reviendra pas. Le moindre souvenir de cette époque leur plaît, pour cette raison qu’il est de ce temps-là. »

La thèse porte. Au moins en apparence. L’auteur fait parler Alexandre Douguine : « le capitalisme, les droits de l’homme, la démocratie, le pluralisme, le sécularismes… tout ça, c’est occidental. Et vouloir l’imposer au reste du monde, c’est une forme de colonialisme. Je dénonce cet universalisme non universel. » ou encore le « fascisme libéral : le wokisme, le féminisme, la question LGBT, Black Lives Matter, etc. ».

Le colonialisme est également instrumentalisé. On présente l’Ouest comme fondamentalement colonisateur. Même si, remarque un des interviewés : « pourquoi tant d’autocrates du tiers-monde, obsédés – à juste titre – par l’indépendance de leur pays, ont refusé d’accorder cette même indépendance à leurs propres citoyens ? » et « Il fallait être bien naïf pour croire que l’impérialisme était seulement caractéristique de l’Ouest ». Frédéric Martel détaille cela dans le chapitre sur l’Égypte. Entre 1958 et 1961, celle-ci annexe la Syrie au nom du panarabisme. Il me semble qu’il évoque également une tentative auprès de la Jordanie. L’auteur rappelle – sans surprise – que les occidentaux n’ont pas le monopole du colonialisme.

Les occidents ne sont pas sans travers. Quelle société n’en a pas ? Et ce sont ces travers que « nos ennemis » pour reprendre le sous-titre de l’œuvre exploitent.

Les contre-modèles des occidents et leurs amalgames

Alexandre Douguine : « Je ne crois plus aux États-nations : la Russie est une civilisation. Chaque civilisation doit avoir droit au chapitre, gérer son périmètre comme elle l’entend et avoir son propre universalisme ». Au fond, il s’agit d’une résurgence d’un grand débat souterrain en Russie depuis au moins le 19ème siècle entre les pro-européens (ou occidentalistes) et les slavophiles. Débat qui se pose dans d’autres pays comme la Turquie pour ne prendre qu’un exemple.

La propagande chinoise n’est pas en reste. L’auteur note que « L’expression ‘aux caractéristiques chinoises’ s’est imposée comme une formule passe-partout de la rhétorique officielle, appliquée indistinctement à l’ensemble des sphères – politique, économique, sociale ou culturelle. Derrière cette construction linguistique se dissimule inévitablement une forme de nationalisme exacerbé qui permet de justifier implicitement l’autoritarisme exercé par le pouvoir central de Beijing. Utilisée de manière récurrente, elle tend à essentialiser les particularités du régime en les présentant comme le fruit d’une trajectoire historique longue, tout en écartant du débat les valeurs occidentales. »

Dans la bouche de Ho Lok Sang : « En Occident, tout se fait au détriment de l’intérêt public. Les gens ne pensent qu’à ce qui les enrichit ou à ce qui protège leurs intérêts. Dans une telle démocratie, les élus ne pensent qu’à eux et n’ont de vision qu’à court terme. Vous avez défendu l’esclavage et le colonialisme parce que vous en profitiez. C’est très hypocrite. Chez nous, c’est différent. Les élus ont en tête l’intérêt général. Ils sont capables de penser sur le long terme, de se projeter, parce qu’ils n’ont pas la pression des élections, de la presse ou des passions humaines. » On notera avec intérêt les amalgames de la tirade précédente qui mélange les sujets avec les époques ; des généralisations (sur l’esclavage) et un écrasement temporel (sur le colonialisme).

L’auteur note pourtant un paradoxe du régime chinois : « plus la fonction est publique, plus elle s’exerce dans l’opacité ; plus on grimpe dans la hiérarchie, plus on se retire du regard, l’espace commun se referme dès qu’on entre dans la vie publique. Une logique inverse, en somme, du modèle occidental, où l’exposition accompagne le pouvoir, et la visibilité la légitimité de la fonction ». À un autre endroit du livre, il suggère même que Xi Jinping est principalement un acteur, c’est-à-dire qu’il joue son rôle, mais que sa capacité individuelle à jouer une partition différente est limitée. Cela n’est pas sans rappeler la thèse de Tolstoï dans Guerre et Paix. Xi Jinping non plus ne serait pas libre. Il ferait de manière subtile ce qu’on attend de lui.

Frédéric Martel consacre aussi un chapitre à Che Guevara. Ou plutôt à l’image romantique qu’on se fait de ce personnage mystérieux. Il s’agit donc de « Global Che », ce visage photographié par  Alberto Korda en 1960 plus que du véritable personnage historique, même s’il en donne une biographie précise. Partout dans ses voyages, Frédéric Martel a observé des image du Che ou des références au Che. On le voit comme un révolutionnaire idéaliste libérant les peuples. Pourtant tous les faits montrent un individu sanguinaire et anti-démocratique. Et son héritage à Cuba ou au Venezuela ne peut pas être appelé un succès. Dès lors l’auteur interroge : « Comment expliquer la fascination de la jeunesse occidentale pour cette révolution barbue dont la légitimité reposait, justement, sur la haine de l’Occident ? Effet de légende ? Peut-être. Amnésie collective ? Sans doute. Complaisance pour les dictateurs héroïques ? C’est également possible. »

Plus loin, il en ajoute : « Quelle ironie de l’histoire : Fidel Castro et Che Guevara deviennent les héros de l’Amérique des années soixante, de la contre-culture californienne, des campus de Columbia et Berkeley, ils sont adulés par les journaux alternatifs, les mouvements de libération des femmes et des homosexuels, alors même qu’ils interdisent à Cuba la rébellion, musellent l’art, mettent en prison les journalistes et électrocutent les gays ».

Parfois, il se permet même un certain lyrisme au sujet de Janette Abel : « À plusieurs reprises, je rencontre cette femme sans âge pour qui j’ai de l’affection mais aussi de la peine. Sa vie fut une longue succession de déceptions politiques, de combats qui ont échoué, de lendemains qui ont déchanté. C’est l’histoire de l’aveuglement de toute une génération pendant les années 1960 et 1970 : génération castriste d’abord, sandiniste ensuite (au Nicaragua), parfois maoïste, souvent Viêt-Cong et plus rarement Khmer rouge, et finalement zapatiste et altermondialiste à Porto Alegre ! L’histoire, en somme, d’un déconcertant mensonge sans cesse renouvelé de débâcles en déboires, et finalement en désillusions. »

Et ce lyrisme n’est pas sans danger. L’auteur place le Hezbollah dans cette mouvance. Ceux qui le promeuvent y voient l’esprit de « Résistance ». Mais derrière le romantisme, le projet politique et les méthodes sont tout autres. Le chapitre à ce sujet permet d’ailleurs de mieux comprendre pour quoi en juin 2026, alors que j’écris ces lignes, Israël continue de pilonner le sud du Liban, bastion du Hezbollah. Notons à ce sujet page 405 l’hypothèse de Lokman Slim quant à l’explosion géante d’août 2020 dans le port de Beyrouth. De mémoire, la version officielle est que plusieurs milliers de tonne de nitrate d’ammonium avaient été oubliées. Frédéric Martel rapport que quelques semaines avant son assassinat, Lokman Slim émettait à la télévision libanaise l’idée qu’il s’agissait en fait d’un stock d’explosif du Hezbollah. Une explication pas tout à fait insensée et potentiellement plus crédible que celle d’un oubli… qui sait ?

L’envers du décor des discours anti-occidents

Les propagandes du monde tirent tellement à boulet rouge sur l’ouest qu’on en viendrait à se demander si elles cherchent à proposer une alternative ou simplement à souder une population contre un ennemi. Le cas du « document n°9 » en Chine apparait représentatif. Il s’agit d’une liste de sept sujets interdits : les valeurs universelles, la société civile, les droits des citoyens, la liberté de la presse, l’indépendance de la justice, les critiques des erreurs du Parti et la classe privilégiée. Liste intéressante. Au fond, elle pourrait représenter en creux les sept piliers à protéger absolument pour vivre libre. L’attaque contre ces piliers se fait au nom d’un particularisme culturel dont l’auteur montre qu’il sert presque toujours à « dissimuler ce système d’enrichissement personnel hors norme, une économie clientéliste, ou ce qu’il faut bien appeler un capitalisme de copinage. »

« Le cœur de la désinformation chinoise, c’est la critique des valeurs de l’Occident » indique Puma Shen un militant prodémocrate qui a fondé avec l’aide d’un tycoon local la Kuma Academy, une ONG de cyberdéfense qui organise des entrainements civils pour contrecarrer la propagande chinoise sur l’île. Il la décrit comme massive : « on parle ici de millions de posts chaque jour ! Des millions ! Ils manipulent les algorithmes de YouTube et Facebook pour accroître la viralité de leurs vidéos. Et cette propagande évolue constamment, les sujets varient en permanence, mais leur thème de prédilection reste la critique de l’Occident. Et on constate que cela a beaucoup d’effet sur les Taïwanais peu éduqués et sur les jeunes qui se mettent à douter. Après tout, on se dit : ‘La Chine n’est pas si terrible que ça…’ ». Le même Puma Shen remarque que la propagande fonctionne assez peu auprès des plus âgés qui ont vécu sous Tchang Kaï-Chek et ont le nationalisme chevillé au corps, mais que cela marche facilement auprès des plus jeunes.

Selon Nobukatsu Kanehara : « Les valeurs asiatiques, ça n’existe pas. C’est une réaction nationaliste contre l’Occident : on se veut supérieur et donc, pour se le faire croire, on dit qu’on est spécial, unique. La Chine de Xi Jinping se dit spéciale. Poutine dit la même chose : la Russie est spéciale. Tous les dictateurs disent ça : ils sont supérieurs, ils sont spéciaux. Mais les peuples ne pensent pas comme eux. Les Chinois sont individualistes, ils veulent améliorer leur pouvoir d’achat, ils veulent s’enrichir, ils veulent plus de liberté et plus de droits humains.  Ils ont les mêmes valeurs que les Occidentaux, que les Japonais, que les Européens, car ce sont des valeurs universelles. Je crois que la plupart des Chinois n’adhèrent pas aux valeurs asiatiques, mais s’ils le disent publiquement ils sont emprisonnés ! Voilà les valeurs de la Chine selon Xi Jinping. »

Cela pose la question des choix individuels. Alan Leong, à qui l’auteur demande pourquoi il ne s’exile pas, répond : « J’ai toujours vécu ici, où voulez-vous que j’aille ? Si je m’exilais, je leur donnerais raison. Je suis un des derniers symboles démocratiques ici. Si je pars, cela incitera plus de monde à partir. Toute la matière grise de Hong Kong, les meilleures personnalités, les étudiants les plus prometteurs, les chefs d’entreprise et les start-uppeurs les plus innovants sont déjà partis pour Londres, Singapour ou Taïwan. Il ne nous restera bientôt plus que les médiocres et les communistes. »

La méthode des ennemis de la liberté est celle du harcèlement. Frédéric Martelutilise les mots de Nathan Law pour clore son chapitre sur la Chine : « Au départ, ils ont arrêté des étudiants comme Joshua et moi, des élus et des militants des droits de l’homme. Puis ils ont arrêté les familles des militants, puis les avocats qui nous défendaient. Et maintenant ils arrêtent les avocats qui défendent ces avocats. C’st cela la Chine de Xi Jinping. »

Attention donc aux financements des partis et think tanks de nos pays. Rafael Ramirez confie que : « Sous Maduro, comme sous Chavez, il y avait un fonds très important pour aider et financer les partis « frères », ainsi que des intellectuels européens qui étaient acquis à notre cause ». Ce n’est ni nouveau ni étonnant. Et d’une certaine manière, les ONG occidentales font de même lorsqu’elles s’activent à l’étranger. Ce financement explique peut-être les étonnantes et récurrentes diatribes d’intellectuels et de politiques très à gauche qui affirment parfois admirer Cuba, le Nicaragua ou le Vénézuéla.

Parfois, quand un cadre du système finit par faire les frais de ses propres méthodes, il connait une épiphanie. C’est ce que Mohamed Fayek, égyptien très proche de Naser puis tombé en disgrâce, décrit : « j’ai eu une sorte de prise de conscience en détention : j’ai compris que seule la démocratie pouvait éviter tous ces emprisonnements extrajudiciaires. Je me suis promis, si je réussissais à être libéré, de dédier ma vie à la démocratie, au sécularisme, aux droits humains. »

Retour en Europe pour une dernière remarque sur la force des pays libres : « Il faut rappeler à tous ceux qui critiquent l’Europe aujourd’hui qu’elle demeure la plus belle chose qui soit arrivée à la Roumanie depuis plus d’un siècle. » note le roumain Nicolae Manolescu. En cas de doute, l’auteur propose un indicateur qui ne ment pas : les flux migratoires. Plus de 8 millions de Vénézuéliens ont quitté le pays dans les dernières décennies, un quart de la population. Ce sont des faits qui ne trompent pas. Quoi que les gauches occidentales aient pu raconter sur Cuba – au sujet duquel les statistiques officielles sont souvent farfelues – ou Hugo Chavez, la population fuit quand elle le peut, ce n’est pas pour rien.

« S’il ne faut pas parler à la place des migrants, force est de constater que toutes les critiques faciles, tous les préjugés contre l’Occident, s’effondrent quand on s’appuie sur l’index migratoire. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : les migrants quittent massivement les pays anti-occidentaux, dont nous avons si longuement parlé dans ce livre, pour rejoindre l’Occident qui est aujourd’hui tant décrié. Il y a là un indicateur implacable qui, mieux que n’importe quel discours, dit la valeur d’un pays, l’état de ses libertés, de son économie et peut-être d’abord la force d’attraction de son modèle. Les flux migratoires et l’itinéraire des migrants dessinent la carte des libertés, l’exil mesure ce que valent les nations. Le choix des migrants est une sorte de référendum silencieux des peuples et leur route pèse plus que tous les sondages. La perspective économique, les réseaux familiaux, les chances d’une régularisation, mais aussi les valeurs du pays qu’ils veulent rejoindre sont au cœur de leur choix – jamais celles des pays qu’ils quittent. Là om vont les migrants se trouve la promesse d’une vie meilleure ; l’exilé vote en silence, mais il vote juste. »

Note avant de conclure : le biais personnel de l’auteur

Frédéric Martel montre dans son ouvrage au moins un biais : sa vision de l’intellectuel. Il aime celles et ceux qui réalisent des recherches et défendent leurs idées. Pour autant il abhorre les idéologues qui ne seraient au fond que des propagandistes. Son idéal, c’est Zola. Il écrit d’ailleurs : « Qu’est-ce qu’un intellectuel en Chine, Répondre à cette question est plus complexe qu’il n’y paraît. Du côté de l’Occident, on sait depuis Émile Zola qu’il s’agit d’un homme ou d’une femme, un écrivain, un savant ou un artiste engagé qui se lève et dit : « J’accuse. ». Un intellectuel sort de son laboratoire de recherche et de ses livres pour signer une pétition, intervenir dans le débat public et dire : « Non. » C’est Soljenitsyne. Albert Camus. Salman Rushdie. Comme l’a dit Jean-Paul Sartre dans son Plaidoyer pour les intellectuels : c’est celui qui se mêle de ce qui ne le regarde pas ».

Je tiens la tirade précédente, page 224 de l’édition chez Plon, comme une véritable profession de foi de l’auteur. Il la répétera d’ailleurs sous une forme différente en conclusion du livre. Je me demande à quoi ressemblerait l’ouvrage si on avait pris l’angle de vue de l’industriel ou de l’entrepreneur, c’est-à-dire du tycoon qui fait bouger la société dans le monde physique plutôt que dans le monde des idées. Ni Zola, ni Soljenitsyne, ni Camus ni Rushdie n’ont créé d’emploi ou participer à changer le quotidien. Leur influence est indirecte. À quoi ressemblerait une histoire de France ou du monde raconté par messieurs Renault, Peugeot, Dassault, Shneider et tous ceux qui ont eu à construire, produire et employer en jonglant avec les règles et valeurs sociales de leur époque ainsi qu’avec leurs propres principes ?

Cette interrogation me parait importante car elle correspond tout à fait à la question épineuse de la hiérarchie ou non des droits de l’homme. L’auteur se fait une très haute opinion de l’intellectuel qui dit : « non ». Par conséquent il apparait évident qu’il ne peut que défendre la thèse selon laquelle les libertés fondamentales sont non négociables. Mais dans la mine du roman de Zola Germinal, pour filer la métaphore de la rencontre entre intellectuels et matérialistes, quels arrangements trouver dans le moment pour permettre la vie quotidienne ?

Que faire ? (quelques idées éparses)

 “The past is never dead. It’s not even past.”
William Faulkner in Requiem for a Nun, Act 1, Scene 3, 1950.

Reconnaître l’ennemi. Kasparov, l’ancien joueur d’échecs, dit dans le livre : « C’est une guerre de civilisation qui se déroule sous nos yeux. Et l’occident est menacé. » « Reconnaître la lente érosion de la liberté d’expression, puis celle des médias indépendants et de l’Internet de moins en moins ouvert […] jusqu’à engloutir toute opposition et devenir un système entièrement verrouillé. »

Se méfier de ceux qui annoncent l’avènement d’un monde « post-occidental » alors qu’ils défendent en fait un monde « postdémocratique ». Voilà pourquoi, conclue l’auteur, « nous ne devons pas laisser la Chine, la Russie et les BRICS, et pas non plus les ‘Etats-Unis trumiens, imposer leur modèle à l’ordre international, car ce serait ouvrir la voie à une nouvelle servitude. » « Il ne faut pas laisser à la Chine ‘le reste du monde’ ».

Participer à construire l’avenir. «  Il ne faut jamais faire confiance à un homme politique qui promet un passé radieux. »

Combattre l’idée que l’Occident est malade et décadent. L’idée date au moins de 1918 avec la publication de « Le Déclin de l’Occident » (Der Untergang des Abendlandes) d’Oswald Spengler. Elle n’est donc ni neuve ni avérée.

Participer à la métapolitique. Le terme n’apparait pas dans le livre, mais est au centre des activités de Pierre-Édouard Stérin et de son audition par le Sénat le 4 juin 2026. C’est un des points majeurs des thèses d’Antonio Gramsci, un des politologues les plus cités par l’auteur. Il Franceco Giubilei remarque que « On pense généralement que la politique se situe en amont de la culture. C’est elle qui façonnerait les imaginaires. Gramsci nous a appris l’inverse : la culture est en amont et la politique en découle ».

Chérir la séparation des pouvoirs. Empêcher de dominer toutes les sphères, ce qui est la marque du totalitarisme.

Accepter le conflit inhérent à la démocratie. Quand il n’y a pas de conflit apparent, c’est le totalitarisme. Rappelons l’intervention de Michel Debré, rédacteur de la constitution de la cinquième république, en 1958 : « l’essence de la démocratie, c’est le conflit. Il n’y a pas de conflit en régime de dictature, ou tout du moins les conflits ne sont pas apparents et se terminent dans le sang. En démocratie, la discussion politique aboutit par la force des choses, à des conflits. ».

Se vouloir citoyen plutôt que communautaire. À l’image du « Hangar », ce lieu d’échange au Liban tenu par Lokman Slim, personnage qui tente de maintenir un dialogue dans un contexte où parler se fait de plus en plus complexe. Lokman Slim dit continuer de faire un rêve : celui du sécularisme. Car il note que « l’islamisme est, par sa nature même, anti-occidental. ». Au chapitre suivant, Nitzan Horowitz, ancien ministre de la santé israélien se lamente : « La société israélienne a changé : la religion a pris le dessus. Le nationalisme est florissant, le suprémacisme et le racisme gangrènent tout, les partis d’extrêmes droite ont pignon sur rue, on est devenus illibéraux. C’est Victor Orban plus la kippa ! Netanyahou détruit un peu plus chaque jour l’État de droit, la justice, la liberté de la presse. Tous les interdits ont sauté. Le fascisme est en train de gagner le pays. Israël est en train de changer fondamentalement de nature. On est en train de s’éloigner de l’Occident »

Sélectionner ses sources. Se protéger des nombreuses chaines de télévision 24/24 créent une forme de réalité alternative qui sème le doute.

Cesser – pour l’Occident – de donner des leçons au reste du monde. On voit que, dans l’ensemble, elles sont malvenues. Elles l’ont peut-être d’ailleurs toujours été. Swaran Singh, un professeur de relations internationales à l’université de Delhi le rappelle : « L’Inde est trop grande, trop puissante et trop peuplée aujourd’hui pour être traitée de manière condescendante. » La diplomatie de Modi, si elle ne fait pas l’unanimité, semble au moins rassembler sur ce thème : « L’Inde n’a plus de leçons à recevoir de l’Occident. » Au fond, il faudra convaincre et subjuguer, mais sans prendre de haut. Pour Lee Kuan Yex, le modèle démocratique n’est pas la seule forme possible d’organisation de la société. Qu’il ait raison ou tort, il faudra le démontrer par la pratique. Il faut subjuguer par l’exemple.

Éviter d’avoir mauvaise conscience pour des faits passés ou pour une partie du système. C’est cette mauvaise conscience qu’exploite les ennemis des occidents. L’auteur note au sein du chapitre sur le Moyen-Orient : « L’Europe a sans doute de lourdes responsabilités régionales, mais dédouaner systématiquement les despotes du Proche et du Moyen-Orient paraît un peu court. ». Même constat d’une avocate camerounaise, Alice Nkom : « l’indépendance du Cameroun a e lieu il y a près de soixante ans. Il faut avancer et arrêter de tout mélanger : pour les panafricanistes, la coopération économique ou culturelle, l’attribution des bourses d’études en Europe, la présence militaire, le franc CFA, tout ça c’est encore du colonialisme. Mais ils oublient de dire que c’est le gouvernement camerounais qui sollicite la France librement sur ces sujets. Leur panafricanisme est en fait un afrocentrisme de préjugés. […] Ici au Cameroun, et plus encore qu’en République centrafricaine, c’est la Russie qui est derrière les panafricanistes. »

Rester simple. Dans le même chapitre, Moshe Halbertal remarque au sujet d’Edward Saïd : « Comme trop souvent avec les intellectuels, il a tout compliqué ! ». Je trouve intéressante cette remarque que les solutions sont parfois beaucoup plus simples qu’on ne voudrait le croire. Considérer mille ans d’histoire et toutes les variables mène forcément à un long débat inextricable. Parfois, mieux vaut un compromis qui laisse vivre.

Pour finir, on pourra conclure de cette réflexion fleuve :
« la démocratie est le pire des systèmes de gouvernement à l’exception de tous les autres. »


En savoir plus sur Curatus read

Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.