« À tous les fidèles catholiques, à tous les chrétiens, à tous les hommes et à toutes les femmes de bonne volonté, j’adresse un appel vibrant : ne craignons pas de nous salir les mains sur le chantier de notre époque. »
En synthèse
En mai 2026, le Pape prend position sur l’IA. Son texte n’est ni particulièrement novateur ni particulièrement bien écrit. On n’y apprend rien, si ce n’est que le chef hiérarchique de l’Église entend distinguer le bien du mal et demander aux fidèles de participer activement au bien. L’IA n’étant ni le bien ni le mal ; la bataille est en fait celle de la démocratie participative aux valeurs universelles opposée au techno-fascisme post humaniste.
À la lecture du texte, il m’a semblé plus d’une fois entendre la voix de Yoda dans le film Empire Strikes Back lorsque Luke Skywalker lui demande si le côté obscur de la Force ne serait pas plus puissant. Réponse : « No… no… no. Quicker, easier, more seductive. » Si cela vous étonne – voire vous choque – de lire une réplique de film dans un commentaire sur une encyclique papale… lisez-la ! Vous y trouverez une citation du roman Lord of the Rings de l’écrivain catholique JRR Tolkien. Si le Pape cite le Seigneur des Anneaux – un roman ouvertement manichéen qui relate la bataille du bien contre le mal – on peut bien se permettre de se référer à la guerre des étoiles !
Pour illustrer ce dualisme, Léon XIV introduit deux paraboles. Celle bien connue de la tour de Babel et celle – moins répandue – de Néhémie qui reconstruit Jerusalem. La première représente l’hubris des hommes qui mettent leur foi dans la technique et cherchent à se couper du monde ; la seconde représente le travail fédérateur qui rassemble de nombreuses compétences individuelles dans un but positif commun. Pour le Pape, l’IA est une technologie de plus. Il note :
« En théorie, [la technologie] n’est pas en soi une solution aux problèmes de l’humanité, tout comme elle n’est pas en soi un mal ; mais concrètement, elle n’est pas neutre, car elle prend le visage de ceux qui la conçoivent, la financent, la régulent et l’utilisent. C’est pourquoi le premier choix ne se situe pas entre un “oui” ou un “non” à la technologie, mais entre bâtir Babel ou reconstruire Jérusalem ; entre un pouvoir qui prétend dominer le ciel et un peuple qui, en présence de Dieu, se met à travailler de manière unie pour relever les murs de la cohabitation fraternelle. »
Le rôle de l’Église
Le texte tient un propos liminaire pas inintéressant pour qui n’est pas versé dans l’historique des encycliques successive. À la lecture, il m’a semblé que l’auteur cherchait à rappeler que l’Église se place au sein d’une longue tradition de prendre position sur les sujets de son temps. Magnifica Humanitas n’a donc rien d’une exception ou d’une rareté. L’intelligence artificielle est le sujet du moment ; et l’Église – au moins depuis la bien nommée Rerum Novarum (« des choses nouvelles ») de Léon XIII en 1891 – a vocation à prendre position quant à l’utilisation des technologies et à l’organisation du monde. Le clergé se veut séculier, pas régulier.
Léon XIV se décrit donc 135 ans plus tard comme dans la lignée de son prédécesseur avec un propos qu’il décrit comme cohérent avec la doctrine sociale catholique, dans le texte ouvertement sociale-démocrate, que l’on pourrait qualifier de plutôt à gauche et plutôt à l’encontre de l’utra-libéralisme. Elle semble particulièrement attachée à la valeur travail, à l’équité de l’ensemble du système socio-économique et à l’épanouissement de l’individu dans le travail.
Le sujet derrière l’IA
Magnifica Humanitas n’apparait pas tout à fait comme une encyclique sur l’IA. D’ailleurs, elle ne se nomme pas « De artificiosa intelligentia ». Son titre, c’est : la grandeur de l’humanité. Ou encore l’humanité dans sa magnificence dans une traduction plus littérale et grandiloquente. Le sujet de l’encyclique est :
- Le pouvoir technologique « dont il faut se demander avec réalisme qui le détient et à quelles fins il l’utilise »
- La concentration du pouvoir dans quelques mains privées. « Le pouvoir technologique prend ainsi un visage inédit, essentiellement privé, et donc d’autant plus difficile à cerner, à réguler et à orienter vers le bien commun.
- L’objectif. « Où allons-nous ? vers quel but souhaitons-nous nous orienter ? Quelle direction choisir en tant que communauté humaine et en tant que peuples ? »
- Le bien ou le mal qui peut découler de ces technologies. C’est probablement le point le plus important : la capacité de ces technologies à provoquer un basculement civilisationnel et une modification de l’éthique car « toute technologie éduque ceux qui l’utilisent ».
Alors, comment bien utiliser l’IA ?
Les critères
Léon XIV introduit des « critères de discernement ». Les voici : « dignité de la personne, destination universelle des biens, option pour les pauvres, soin de la Maison commune, paix – et traduisons-les en pratiques : une approche responsable, des évaluations d’impact humain et social, l’inclusion des plus fragiles, une alphabétisation numérique, une recherche et une industrie orientées vers la justice et la paix. »
Ces critères importent car il note : « le progrès technique, précieux en soi, exige un discernement quant à la vision anthropologique qui le guide et aux fins qu’il poursuit. » Au travers de ces critères, on peut dénoncer le mal, une expression utilisée dans le texte.
Dénoncer le mal
On entre ici dans le cœur du sujet. C’est probablement le point le plus intéressant de l’encyclique : elle prend position. Après les paraboles, les propos liminaires, les rappels historiques, les déclarations de principe et les considérations philosophico-théologiques, vient un ensemble d’affirmation sur ce qui est mal. Notamment
- L’utilitarisme. « Parmi ces idéologies, je considère comme particulièrement insidieuse celle qui laisse entendre que chaque personne devrait mériter ou justifier sa propre valeur, au point d’attribuer un plus grand prix à celles qui sont les plus efficaces et les plus performantes. Dans une telle perspective, la personne finit par être réduite à un moyen pour obtenir des résultats, à une ressource à utiliser ou à exploiter, et n’est plus reconnue comme une fin en soi, jamais à instrumentaliser ».
- Les valeurs matérialistes. « Le risque n’est pas seulement que certaines technologies soient mal utilisées, mais que le paradigme technocratique dans lequel nous sommes plongés, renforcé par la révolution numérique et l’IA, fasse passer pour juste et normale une vision anti-humaine, selon laquelle la plénitude de la vie consisterait à avoir plus, à réduire la fragilité, à éliminer l’imprévu, à contrôler chaque chose. Lorsque l’efficacité devient la mesure de la valeur, l’être humain est tenté de se considérer comme un projet à optimiser plutôt que comme une créature appelée à la relation et à la communion. »
- La main invisible aveugle. « C’est une illusion de penser qu’il suffit de rechercher son propre progrès pour contribuer au bien de tous, sans avoir à se soucier réellement des autres ». « Le risque est alors de coopérer, peut-être sans le vouloir, à des projets obscurs qui alimentent de nouvelles formes de violence, de manipulation et de domination. »
- La surveillance invasive. L’auteur met en garde contre de nouvelles formes d’esclavage qui ne porte pas son nom.
- La privatisation à long terme. L’auteur rappelle le principe de la destination universelle des biens. En synthèse : les progrès doivent bénéficier à tous. « il n’est pas conforme au dessein de Dieu d’utiliser ce don de telle sorte que ses bienfaits ne profitent qu’à quelques-uns » et « La tradition de l’Église a vu dans la propriété un moyen de préserver et d’administrer les biens afin qu’ils puissent mieux servir le bien commun », mais « la tradition chrétienne n’a jamais reconnu comme absolu ou intouchable le droit à la propriété privée ».
- Le transhumainisme et le posthumanisme. Surtout quant à l’idéal qu’ils véhiculent inconsciemment. Le Pape note que « Même si ces hypothèses restent en grande partie spéculatives, elles acquièrent une importance, car elles modifient l’imaginaire collectif et, par conséquent, orientent les choix sociaux, économiques et politiques. » car c’est le glissement insidieux des valeurs qui gêne l’auteur : « si l’être humain est traité comme un matériau à perfectionner ou à surpasser, il devient alors plus facile d’accepter que certains soient considérés comme moins utiles, moins désirables, moins dignes. »
- Banaliser la guerre. « La construction d’un monde en état de guerre permanente est un mal, et il faut l’appeler par son nom. » Utiliser les algorithmes pour laisser se propager des récits simplistes, des logiques ami-ennemi, la désinformation et la peur ne saurait représenter le bien. « Le recours à la force, à la violence et aux armes témoigne d’une pauvreté relationnelle qui a toujours des conséquences désastreuses sur les populations civiles ». Pire encore : ces individus qui « mélangent des motivations idéologiques vagues à des intérêts économiques très concrets, transformant la guerre en un véritable mode de vie pour des générations entières de jeunes et d’enfants : l’objectif n’est plus une victoire définitive, mais la perpétuation du conflit comme source de pouvoir et de revenus. »
Le bien
Après qu’on a compris les critères et qu’on a nommé le mal… que faire ?
- Participer. « Aucune main ne suffit, à elle seule, à supporter le poids des défis pesant sur le monde ; et aucune n’est si faible qu’elle ne puisse apporter sa contribution ». À l’échelle individuelle, « cinq pistes de responsabilité quotidienne et publique : désarmer les mots, construire la paix dans la justice, adopter le regard des victimes, cultiver un sain réalisme, relancer le dialogue et le multilatéralisme. »
- Le vrai, le bon, le beau. L’Église considère comme compagnons de route tous ceux qui cherchent sincèrement « la vérité, la bonté, la beauté », en les considérant comme « de précieux alliés » dans la défense de la dignité de chaque personne et dans la sauvegarde de la création.
- Communiquer. « La communication n’est pas seulement la transmission d’informations, mais aussi la création d’une culture.Les contenus qui circulent dans les espaces numériques influencent la manière dont les personnes perçoivent le monde et introduisent dans la conscience collective des images et des récits qui orientent les désirs et influencent les choix quotidiens. »
- Jouer le jeu de l’intelligence collective. Léon XIV utilise comme parabole principale celle de Néhémie qui reconstruit Jérusalem « grâce à la responsabilité partagée de tout le peuple : prêtres, artisans, chefs de familles, femmes et jeunes. »
- La subsidiarité. Ce concept, cité plusieurs fois, semble cher à l’auteur : « renforcer le tissu associatif et communautaire, en évitant de nouvelles concentrations de pouvoir »
- La Maison Commune. Le terme de Maison Commune – lié notamment à l’encyclique Laudato si’ du pape François en 2015 portée sur l’écologue – désigne la planète et l’environnement. Bien agir ne peut aller contre les intérêts des générations futures et de ce que l’auteur nomme « l’écologie intégrale ».
- La paix. Une technologie qui chercherait à polariser, antagoniser et présenter la violence comme une solution ne saurait représenter le bien.
- Laisser mûrir. « il ne s’agit pas avant tout d’occuper des espaces de pouvoir ou de défendre des bastions culturels, mais d’engager des processus de bien et de les laisser mûrir. »
- L’attention aux plus faibles. Léon XIV rappelle que l’on juge une civilisation à sa manière de traiter les infirmes, les migrants et personnes âgées. C’est dans l’attention portée aux plus faibles que se révèle la grandeur ou la bassesse d’une époque.
- Coder avec éthique. « J’adresse un appel particulier à ceux qui développent les intelligences artificielles. L’innovation technologique peut être, d’une certaine manière, une forme humaine de participation à l’acte divin de la création. Les développeurs portent donc une responsabilité éthique et spirituelle particulière, car chaque choix de conception exprime une vision de l’humanité. Tout comme l’auteur d’une œuvre artistique ou littéraire est tenu de prendre en compte les valeurs qu’elle exprime, ils sont appelés à traiter avec le sérieux qui s’impose les valeurs qu’ils insufflent à leurs projets : avec transparence, avec responsabilité envers les communautés impliquées et en veillant à vérifier que ce qui est cultivé est véritablement un bien » (on notera la similitude de message avec La Fin de l’Individu de Gaspard Koenig publié dix ans plus tôt).
Note : La géopolitique derrière le bien et le mal
On notera avec intérêt la prise de position du Pape en faveur des droits de l’homme. La question de leur universalité est discrètement devenu un enjeu géopolitique majeur. Sont-ils universels ou représentent-ils une vision du monde occidentale qui constitue une forme de colonialisme ? Le point est plus important et plus débattu qu’on ne voudrait le penser lorsque l’on vit en Europe. C’est une des clés de voûte de l’intéressant ouvrage « Occidents, enquêtes sur nos ennemis » de Frédéric Martel. Léon XIV répond à la question : « la Déclaration universelle des droits de l’homme, proclamée par les Nations Unies le 10 décembre 1948, continue à être aujourd’hui l’une des plus hautes expressions de la conscience humaine. Elle est « une pierre milliaire sur le chemin du progrès moral de l’humanité ». C’est pourquoi, dans la perspective chrétienne, les droits de l’homme ne sont pas un ajout extérieur à la personne, mais une traduction historique de sa dignité intrinsèque que la communauté internationale est appelée à protéger et à promouvoir. »
En conclusion
Que propose Léon XIV ? Eh bien « faire progresser la technique sans faire régresser le cœur » pour faire advenir la « Civilisation de l’amour ». Tout simplement.
Annexes – Les encycliques du XXIème siècle
Je copie ci-dessous la liste des encycliques selon l’IA LeChat Vibe. Elle ne comportait initialement que 8 entrées remontées par LeChat-Vibe. Comme Wikipedia en notait 9, j’ai demandé à l’IA de vérifier qu’il n’avait rien oublié.
On notera que l’IA ne donne pas toujours une réponse exhaustive, mais se corrige avec grâce. Vérifier ses dires ou lui demander de se vérifier elle-même n’est pas sans intérêt.
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Voici la liste complète et vérifiée des encycliques papales publiées au XXIᵉ siècle (2001–2026) selon les archives officielles du Vatican :
Jean-Paul II (1978–2005)
- Ecclesia de Eucharistia (17 avril 2003)
Benoît XVI (2005–2013)
- Deus caritas est (25 décembre 2005)
- Spe salvi (30 novembre 2007)
- Caritas in veritate (29 juin 2009)
François (2013–2025)
- Lumen fidei (29 juin 2013)
- Laudato si’ (24 mai 2015)
- Fratelli tutti (3 octobre 2020)
- Dilexit nos (24 octobre 2024)
Léon XIV (2025–2026)
- Magnifica humanitas (15 mai 2026).
Correction : J’avais omis Dilexit nos (2024) dans ma première réponse. La liste est maintenant exhaustive pour le XXIᵉ siècle.
Si tu veux des détails sur une encyclique en particulier, n’hésite pas à demander !
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