Impossible de ne pas avoir entendu parler d’Elon Musk. Quoique l’on pense de l’individu ouvertement Asperger et compulsif obsessionnel, il est sans doute l’industriel le plus visionnaire du premier quart du 21ème siècle. Il révolutionne l’industrie automobile avec Tesla, a changé les règles de l’aérospatial avec SpaceX et il avait auparavant bouleversé le marché des paiements avec PayPal. Il continue avec les réseaux sociaux (X), l’IA (Grok), Internet (Starlink) les interfaces hommes-machine (Neuralink) et la robotique (Optimus). Son objectif ultime : coloniser Mars. L’ouvrage du biographe de Steve Jobs offre une plongée documentée dans sa vie à défaut d’entrer dans sa tête.
Pour ouvrir son livre, l’auteur de la biographie de référence de Steve Jobs propose deux citations forcément évocatrices :
« To anyone I’ve offended, I just want to say, I reinvented electric cars and I’m sending people to Mars in a rocket ship. Did you think I was also going to be a chill, normal dude?” – Elon Musk, Saturday Night Live, May 8, 2021.
“The people who are crazy enough to think they can change the world are the ones who do.” – Steve Jobs
L’épais ouvrage est ensuite constitué de très nombreux chapitres que l’on pourrait découper ainsi : un tiers du livre sur l’enfance de Musk, un tiers sur ses jeunes années d’entrepreneur et un tiers sur les années les plus récentes. On recommande notamment les 300 premières pages. Le livre s’arrête en avril 2023.
Dans la tête d’Elon Musk
De l’enfance de Musk, je note un profil Asperger qui le pousse à se montrer peu sociable ; une enfance en Afrique du Sud dans un contexte sauvage et violent ; un historique familial d’aventure ; deux parents divorcés quand il est encore très jeune ; un père ingénieur manipulateur affabulateur toxique ; et des expériences jeunes d’autonomie et d’exposition à des situations de risque. Bref, pas exactement une enfance heureuse et banale. Et pas exactement une enfance que la majorité des lecteurs lui envieront.
Un point semble mettre tout le monde d’accord : le cerveau d’Elon Musk est câblé très différemment de celui d’un individu dit normal. D’abord deux éléments typiques du profil Asperger : une difficulté à appréhender les émotions et une grande capacité de concentration. S’y ajoute dans son cas une fascination pour les lois de la physique qui permettent de s’approcher de la « vérité » en parallèle d’un goût pour la science-fiction, les jeux vidéo et l’humour décalé, qu’il s’agisse des Monthy Python ou du Hitchhiker Guide to the Galaxy.
Elon Musk apparait donc comme un geek nerdy Asperger qui a une revanche à prendre sur la vie. À en croire sa biographie, cette revanche prend la forme d’une série de mandats de sauver le monde, d’un sentiment d’urgence permanent, d’un goût pour le drame et d’une ténacité hors norme. Un cocktail épuisant pour son entourage.
Elon Musk semble en effet poursuivre un ensemble d’objectifs visionnaires simples bien plus que le pouvoir et l’argent : il cherche à faire advenir le futur. Ses obsessions incluent : (i) faire de l’humanité une espèce multi-planètes, (ii) décarboner l’automobile, et (iii) protéger l’humanité contre une IA hors contrôle. Elon Musk veut aller sur Mars pour qu’il existe un plan B s’il arrive quelque chose à la terre ; il s’intéresse à la voiture électrique parce qu’il se rend bien compte que l’ère du pétrole devra prendre fin tôt ou tard ; et ses aventures dans l’intelligence artificielle sont motivées par la peur que l’IA ne se retourne un jour contre les humains. Elon Musk a répété trop fréquemment ces trois mantras pendant trop d’années pour que l’on ne prenne pas au sérieux ses convictions profondes et sa volonté farouche de sauver l’humanité.
Pour parvenir à ses objectifs, Elon Musk met systématiquement toutes ses forces dans la bataille : tout son argent, tout son temps et toute son énergie. Il ne part pas en vacances. Il pense au travail presque tout le temps. Il dort fréquemment dans ses usines. Et il semble aimer les situations de crise qu’il affectionne et collectionne.
Bref, si presque tout le monde admire Elon Musk, presque personne ne voudrait être lui.
La recette Musk
En parcourant la biographie, on peut retenir quelques principes quant à la recette Musk pour réussir. Voici quelques idées en synthèse :
- Connaître son sujet. Elon Musk s’y connait en matériaux, en espace, en physique et même en voiture. Il a tout lu sur ses domaines de prédilection, est précis sur les termes et les ordres de grandeur. Il sait de quoi il parle. Ce point n’est pas si banal ; nous rencontrons tous au quotidien des professionnels qui maîtrisent en fait mal leur domaine.
- Suivre les lois fondamentales de la physique. Si quelque chose est physiquement possible, on doit pouvoir y parvenir. Une réglementation ou une prescription n’a de sens que si elle respecte les lois fondamentales de la physique.
- Mettre les ingénieurs et les designers dans l’usine. Elon Musk veut être au plus près du produit et du résultat tangible des décisions prises. Elon Musk n’aime donc pas sous-traiter. Il préfère produire en interne avec des équipes qui comprennent leur sujet de bout en bout.
- Travailler dans l’urgence. Elon Musk donne presque toujours des deadlines très courtes, voire ouvertement impossibles à ses équipes. Et c’est souvent (mais pas toujours) vertueux. Dans l’adversité et face à la contrainte, on trouve de nouvelles manières de faire plus vite.
- Simplifier et réduire les coûts. Toujours faire plus simple. Toujours faire moins cher.
- Choisir le bon KPI. Celui qui tire tout le business. Comme le ratio entre photos entrants et photons sortants. Ou le coût d’un kilogramme mis en orbite.
- Avoir un nom derrière une décision. Si une règle existe, Elon veut savoir qui l’a édictée. Si on ne sait pas, il est probable que cette règle ne soit plus d’actualité ou ne doive être traitée que comme une suggestion indicative. Pour Musk, tout process et toute spécification doit porter le nom de quelqu’un.
- Être au bon endroit. Quand Elon Musk a voulu développer l’aérospatial, il a déménagé dans la ville où se trouvait l’écosystème. Il se déplace beaucoup pour aller voir sur place et être au plus proche de l’usine. On ne gère pas à distance.
L’algorithme
Sans être particulièrement original, je trouve l’algorithme de Musk suffisamment intéressant pour être noté ici. Dans le livre, Walter Isaacson cite Elon : “I became a broken record on the algorithm,” Elon said. “But I think it’s helpful to say it to an annoying degree.”
The 5 Commandments of Elon’s Algorithm
- “Question every requirement. Each should come with the name of the person who made it. You should never accept that a requirement came from a department, such as from “the legal department” or “the safety department.” You need to know the name of the real person who made that requirement. Then you should question it, no matter how smart that person is. Requirements from smart people are the most dangerous, because people are less likely to question them. Always do so, even if the requirement came from me. Then make the requirements less dumb.”
- “Delete any part or process you can. You may have to add them back later. In fact, if you do not end up adding back at least 10% of them, then you didn’t delete enough.”
- “Simplify and optimize. This should come after step two. A common mistake is to simplify and optimize a part or a process that should not exist.”
- “Accelerate cycle time. Every process can be speeded up. But only do this after you have followed the first three steps. In the Tesla factory, I mistakenly spent a lot of time accelerating processes that I later realized should have been deleted.”
- “Automate. That comes last. The big mistake in Nevada and at Fremont was that I began by trying to automate every step. We should have waited until all the requirements had been questioned, parts and processes deleted, and the bugs were shaken out.”
The algorithm sometimes came with a few corollaries, including:
- “All technical managers must have hands-on experience. For example, managers of software teams must spend at least 20% of their time coding. Solar roof managers must spend time on the roofs doing installations. Otherwise, they are like a cavalry leader who can’t ride a horse or a general who can’t use a sword.”
- “Comradery is dangerous. It makes it hard for people to challenge each other’s work. There is a tendency to not want to throw a colleague under the bus. That needs to be avoided.”
- “It’s OK to be wrong. Just don’t be confident and wrong.”
- “Never ask your troops to do something you’re not willing to do.”
- “Whenever there are problems to solve, don’t just meet with your managers. Do a skip level, where you meet with the level right below your managers.”
- “When hiring, look for people with the right attitude. Skills can be taught. Attitude changes require a brain transplant.”
- “A maniacal sense of urgency is our operating principle.“
- “The only rules are the ones dictated by the laws of physics. Everything else is a recommendation.”
Tout a un prix
On notera, sans s’en réjouir, que tout a un prix. La vie d’Elon Musk n’est pas un long fleuve tranquille. Le biographe mentionne fréquemment Elon Musk si stressé qu’il en vomit : « he can pretend to like stress, but his stomach can’t ». Et des situations de succès où Elon Musk semble connaître des difficultés à célébrer : il est déjà ailleurs. La mort à quelques mois de son premier enfant interroge. Sa vie personnelle est complexe pour dire le moins. Ses intuitions ne fonctionnent pas toujours les deadlines qu’il a fixées se sont parfois en fait révélées impossibles. Il a dû retirer lui-même bien des robots de ses usines qu’il avait trop automatisées. Et Il est passé tout prêt de la faillite retentissante plusieurs fois. Il n’a pas pris de vacances depuis des décennies. La liste est longue et ne fait qu’illustrer une réalité connue : on n’a rien sans rien.
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