Article paru sous le titre Taire les cités pour citer sans cécité ?
« Mal nommer un objet,
c’est ajouter au malheur de ce monde. »
Albert Camus évoque les idées de Brice Parain
dans Sur une philosophie de l’expression, 1943
Courtes et inspirantes, les citations frappent l’esprit. Mémorables et parfois drôles, les bons mots forment une bulle d’intelligence qui partage en quelques secondes un morceau de sagesse accumulée. Placée en incipit d’un texte, une locution donne le ton. Parfois elle résume ce qui va venir ; parfois elle interpelle ; parfois elle choque et interroge… comprendra-t-on en lisant la suite ?
Pour bien choisir votre prochaine citation, assurez-vous qu’elle interpelle, que l’auteur intéresse, que le contexte sert l’histoire et que l’on peut la vérifier. Après avoir placé la vingtaine que je connaissais ou croyais connaître, il m’est arrivé de devoir partir à la chasse à de nouvelles inspirations. Pendant mes recherches, j’ai trouvé du bon et du moins bon, de l’exact et du franchement faux ainsi que des erreurs fréquentes. Et d’ailleurs, qu’est-ce qu’une bonne citation ?
Intéressante ?
J’ai longtemps pensé avoir volé ces deux belles phrases à un ouvrage méconnu sur les îles australes : Je vous souhaite des rêves à n’en plus finir. Et l’envie furieuse d’en réaliser quelques-uns. J’ai découvert avec bonheur bien plus tard qui avait dit cela, quand et pourquoi. Renseignez-vous ! Les mots m’avaient parlé sans avoir besoin de s’accoler à un auteur célèbre ou à un contexte marquant.
Idéalement, une belle citation révèle le beau et le vrai. Elle a le même poids quel que soit son auteur. Et pourtant, on peut rarement dissocier un bon mot du nom associé. Je me rappelle une conférence mémorable donnée par Benjamin Zander, le chef de l’orchestre philarmonique de Boston et l’auteur de The Art of Possiblity. Je ne pus m’empêcher de me demander je l’écouterais avec autant de ferveur s’il s’était présenté comme balayeur municipal. L’auteur importe.
L’auteur ?
Inconsciemment, une phrase prend un poids différent selon la qualité de la personne citée. Pourtant, pourquoi attribuer plus d’importance à une parole parce qu’elle aurait été prononcée par le Général de Gaulle plutôt que par votre boulanger ? Après tout, les phrases, comme les idées, n’appartiennent à personne. Et l’histoire retient rarement le nom d’un éventuel véritable premier auteur.
Il existe même des sites spécialisés en paternité de citation. Leur érudition force le respect et la généalogie d’un bon mot remonte parfois très loin. Certaines des plus belles tirades de Molière sont en fait des traductions mot à mot du latin. Pour n’en mentionner qu’une, c’est le cas de celle de l’Avare quant à sa cassette.
On pourrait suggérer de supprimer l’attribution des citations et donc taire les cités. Cela éviterait de commettre des erreurs. Cependant, ce serait aussi perdre en richesse sémantique. Le nom de l’auteur signale au lecteur l’intérêt de s’intéresser à sa vie. On ouvre une porte sur un contexte. Et c’est parfois le contexte plus que l’auteur qui importe.
Le contexte ?
Je me souviens présente a priori peu d’intérêt. Mais si je vous rappelle qu’il s’agit de la devise du Québec, ces trois mots prennent un autre sens. Connais-toi toi-même peut sembler tout droit sorti d’un mauvais film ou d’un Fortune Cookie. Sa force réside dans l’histoire du temple de Delphes et de sa Pythie. Je vous ai compris ne vaut que par son contexte historique.
Ainsi, une citation s’insère dans un moment. L’important n’est plus de savoir qui l’a dit ou qui l’a dit en premier, mais plutôt l’histoire qui l’entoure. I know it when I see it est fréquemment associée au juge de la cour suprême américaine Potter Stewart en 1964 lors d’un procès sur l’obscénité. Il s’agit en fait d’une expression populaire très courante. Jacobellis contre Ohio devrait être mentionné plus que Potter Stewart qui a d’ailleurs ensuite regretté avoir prononcé cette phrase. Son nom lui est associé alors qu’elle est loin de refléter sa pensée et son œuvre. On ne choisit pas toujours sa postérité. D’ailleurs, la postérité n’est pas toujours exacte.
L’exactitude ?
Les citations non vérifiées sont dites apocryphes. C’est le terme technique et poli pour dire qu’elles sont fausses. De très nombreuses citations sont apocryphes. J’ai un jour cherché l’origine de L’Intendance suivra ! J’ai trouvé des images d’archives de L’INA où Charles de Gaulle se défend d’avoir jamais dit cela, mais je n’ai pas trouvé de source avérée.
De même, méfiance lorsque vous citez Churchill, Einstein, Mandela ou Confucius. Ils ont bon dos et on leur fait dire beaucoup de choses. Sans sombrer dans la paranoïa, prenez un moment pour vérifier vos sources. Et allez un cran plus loin qu’une mention sur un site Internet généré par un robot. Bien des attributions fantasques sont répétées jusqu’à ce qu’on oublie l’erreur d’origine. Par exemple, Pablo Picasso n’a probablement jamais dit Good artists copy, great artists steal. En revanche il est exact que Steve Jobs lui a attribué ces mots lors d’une interview en 1996.
De même, j’ai été choqué par le hors-série Le Monde du 25 juillet 2023 dédié au scénariste de bandes dessinées Jean Van Hamme. Celui-ci admet tranquillement et même plutôt fièrement inventer fréquemment ses citations. Et après tout… pourquoi pas ? Puisqu’il invente l’histoire de bout en bout, pourquoi ne pourrait-il pas faire dire un mot de plus à George Washington ou à Abraham Lincoln ? On leur fait déjà dire tellement de choses…
* * *
Alors, comment profiterez-vous d’une belle citation pour intéresser votre prochain auditoire ? Choisirez-vous les mots immortels d’un personnage intéressant dans un contexte évocateur ? Ou commettrez-vous l’erreur commune d’attribuer des dires inventés à un célèbre défunt ? Pour citer sans cécité, vérifiez la source de votre citation, intéressez-vous à la biographie de l’auteur et prenez un moment pour la comprendre dans son contexte.
L’exactitude de ce monde, comme son bonheur, passe à chaque instant par chacun de nous. Et si vous inventez, assumez-le ! Au besoin, citez Boris Vian dans l’avant-propos de L’Ecume des jours : « L’histoire est entièrement vraie puisque je l’ai imaginée d’un bout à l’autre. »
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