„Les idées ne mènent pas le monde. Pourtant, les représentations que les hommes se font de leur humanité le font tourner dans un sens ou dans l’autre.“

Yuval Harari termine Sapiens sur ces mots : “la vraie question est non pas Que voulons-nous devenir, mais Que voulons-nous vouloir ?. Si cette interrogation ne vous donne pas le frisson, c’est que vous n’y avez pas assez réfléchi.”

L’ouvrage de Francis Wolff – qui ne cite pas Harari – pourrait constituer une tentative réponse à cette question, mais rédigée dans un style très différent. L’auteur est professeur émérite au département de philosophie de l’École normale supérieure ; et son ouvrage est écrit exactement comme on l’attend d’un professeur émérite au département de philosophie de l’École normale supérieure. C’est précis, pertinent et brillant, mais pas exactement une lecture facile.

Sans prétendre en rédiger une synthèse ou un résumé fidèle, je tente un article inspiré de ses propos, principalement pour figer mes souvenirs de lecture, et peut-être me trouver en mesure de partager certains propos le jour venu.

Notre définition de ce qu’est l’homme impacte fortement notre vision du monde et les orientations sociétales. Répondre à la question “Qu’est-ce que l’homme ?” n’est pas qu’un exercice théorique. Nos choix politiques – et donc notre manière de mener nos vie – en découlent.

On voit aujourd’hui se développer un paradigme naturaliste inspiré des neurosciences. C’est-à-dire que ceux qui défendent cette vision reconnaissent l’homme comme un animal parmi les autres (naturaliste) et expliquent sa différence principalement par la structure de son cerveau (neurosciences). Cette vision n’est pas sans intérêt scientifique ; elle ouvre des voies passionnantes de recherche. C’est cependant un paradigme comme un autre, ni plus vrai ni plus faux.

L’auteur compte ainsi quatre figures majeures quant à la définition de l’humanité :

  • L’animal rationnel – définition d’Aristote – qui a prévalu pendant longtemps. L’homme est vu comme un animal dont la principale distinction est la capacité à manipuler le langage, au sens de la capacité à communiquer une pensée complexe.
  • Une substance pensante étroitement liée à un corps – L’homme cartésien de René Descartes – propose au 17ème siècle une évolution de la figure d’Aristote. La définition peut sembler similaire à celle d’Aristote, mais elle porte par extension la révolution des Lumières du siècle suivant.
  • L’homme structural –le sujet assujetti de la psychanalyse  ouvre le champ d’action des sciences humaines et social. Il couvre les 19ème et 20 surtout 20ème siècle. Ici, on pense l’homme comme le produit d’un environnement dont on cherche fréquemment à le libérer.
  • L’homme neuronal – Cette figure fonde les actuels programmes naturalistes de connaissance de l’homme par les neurosciences. L’homme est un animal comme les autre, si ce n’est que son cerveau est bien plus développé.

Aucune des quatre définitions – que l’auteur nomme figures – n’est plus vraie qu’une autre. Ce sont surtout des postulats qui permettent la recherche scientifique. Pour prendre l’exemple de la figure la plus moderne mentionnée par Francis Wolff, il est faux que l’homme est un animal comme les autres. Ne serait-ce que parce que l’homme est le seul animal à se poser la question. L’homme est le seul animal à accéder au savoir scientifique – qui suppose quatre niveaux de croyance, nous y reviendrons – et au jugement moral – au sens de se poser la question si ses actes peuvent être considérés bons ou mauvais. L’homme n’est donc pas un animal comme les autres. Et on ne peut réduire le comportement humain entièrement aux neurosciences. La définition de l’homme complètement par les neurosciences conduirait à nier le libre arbitre. Cela ne signifie pas que cette définition de notre humanité serait fausse ou inintéressante, mais plutôt qu’elle n’est ni plus vraie ni plus intéressante qu’une autre. C’est un postulat.

Ce postulat importe car il guide des décisions sociétales majeures. Dès le début de l’introduction, l’auteur rappelle les interrogations humaines fondamentales de Kant :

  • Que puis-je savoir ? – question métaphysique ;
  • Que dois-je faire ? – question morale ;
  • Que puis-je espérer ? – question religieuse.

Il relie ces trois questions à une plus globale : Qu’est-ce que l’homme ?car y répondre permet souvent de répondre aux trois autres. Aussi, l’auteur affirme : “dites-moi comment vous définissez l’homme, je vous dirai ce que vous croyez pouvoir savoir, ce que vous pensez devoir faire et ce que vous pouvez en espérer.”

Une fois la question posée, il est peut-être justemetn temps d’y répondre. L’auteur semble affirmer que l’homme est un animal moral capable de connaissance scientifique.

Être un animal moral ne signifie pas être bon, mais plutôt se poser la question de ses actes en termes de jugement moral de bien et de mal. Avec un degré de conscience supérieur à celui du chien qui a fait une bêtise et qui le sait. De même que pour le langage, Francis Wolff reconnait à certains animaux l’accès aux premières fonctions. Il ne s’agit pas de nier que les chiens ou les dauphins sont capables d’une forme de communication. C’est prouvé scientifiquement. Cependant, on comprend bien que ce n’est pas comparable à ce que l’on entend par langage pour l’homme, c’est-à-dire la maîtrise d’une pensée complexe et la capacité à la partager et en discuter. Francis Wolff en veut pour exemple que nous vivons dans un monde de “fraises des bois” ou de “pain”, des concepts inaccessibles au langage animal, pour ne prendre que deux exemples cités par l’auteur. Aussi, il rappelle : “l’homme n’est ni bon ni mauvais, il est les deux à la fois. […] Il est cependant incontestable qu’il est le seul être vivant pour lequel la question se pose.

Être capable de science nécessite la croyance sur la croyance sur la croyance. Donc trois degrés de croyange. Le premier niveau, croire, est accessible aux animaux. Un chien peut croire qu’on lui a lancé une balle ou qu’il est l’heure d’aller se promener. Le second niveau, juger, demande un discours sur la croyance. Il s’agit d’avoir un avis quant au fait de croire quelque chose : une croyance sur la croyance. L’homme est alors capable de se détacher de sa croyance et d’en parler par le langage. Le troisième niveau, la croyance sur la croyance sur la croyance forme le savoir. Il s’agit de passer d’une croyance subjective à la croyance qu’une croyance est objectivement vraie ou fausse. Il faut alors une raison de croire. Exemple de l’auteur : “Je sais qu’il y a du pain dans la cuisine parce que j’en ai acheté et que c’est là que je l’ai posé.”

Derrière ces considérations quant à la définition de l’homme se trouvent des enjeux politiques fondamentaux. En particulier dans un contexte où cette définition se trouve attaquée par le bas et par le haut pour reprendre les propos de Francis Wolff. Par le bas, on étend les droits des animaux jusqu’à faire de l’homme un animal comme les autres, c’est le courant naturaliste. Par le haut, on a retiré – depuis un moment déjà – la définition de l’homme par rapport à des êtres divins dont il serait l’image. Mais aussi, le droit des robots fait de timides apparitions et “Cyborgs et clones ne sont plus de la science-fiction, mais figurent au programme de divers laboratoires” pour citer l’auteur.

Ainsi, il semble que l’auteur ne souhaite pas nécessairement s’opposer aux actions contemporaines des uns et des autres. Juste rappeler que la figure aristotélicienne de l’homme comme animal rationnel n’est pas dépassée. Elle reste un point de repère. Et le transhumanisme – qui prévaudra peut-être ou disparaîtra peut-être – n’est qu’une réponse de plus à cette grande question : quelle est votre définition de l’homme ?

Si vous ne vous êtes pas posé la question récemment, il n’est jamais trop tard. Et comme dirait l’autre, si elle ne vous donne pas le frisson, c’est probablement que vous n’y avez pas suffisamment réfléchi.


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