La France face au monde qui vient
Votre formation passée vous a-t-elle préparé au grand retour de la géopolitique que nous observons en 2025 ? Moi pas. Je ne me souviens pas de cours de diplomatie en École. Et pendant mes vingt dernières années professionnelles à côtoyer des directions générales à travers le monde, j’ai eu très peu à m’en soucier. Le globe – au moins pour la partie économiquement développée – semblait un vaste univers pacifié aux droits de douane négligeables. Se mettre à jour pourrait se révéler plus ardu qu’on ne le pense. En effet, il est tentant de croire qu’on en sait assez.
Pour tester vos connaissances, bousculer vos convictions ou parfaire votre expertise, je vous propose de commencer par lire Leçon de Diplomatie de Gérard Araud. L’auteur fut pour la France ambassadeur aux États-Unis de 2014 à 2019, représentant au conseil de sécurité de l’ONU entre 2009 et 2014 et ambassadeur en Israël de 2003 à 2006. Il insiste entre autres sur la vision qu’a le reste du monde des instances internationales – en fait surtout perçues pas forcément à tort comme une forme d’impérialisme occidental – et sur l’importance du rapport de force physique – donc militaire – dans le droit international. Une saine lecture qui viendra compléter la sélection du guide Curatus.
Lisez-le maintenant. Il y parle beaucoup de l’Ukraine et d’Israel. Comme les situations vont probablement évoluer, une partie du livre pourrait sembler daté dans quelques annés. Et pourtant… et pourtant – au-delà de ces deux cas d’application contemporains – cet ouvrage distille quarante ans d’expérience et d’intelligence dans un texte court et bien écrit. Alors lisez-le au plus vite ; un cours de diplomatie de ce niveau pour 20€, cela ne se laisse pas passer !
Je retiens quelques idées forces de ma lecture. Elles ne représentent ni les chapitres du livre, ni les mots de l’auteur ni une synthèse de l’ouvrage. Ce sont plutôt des notes de réflexions personnelles à la lecture de l’ouvrage. Prenez le temps de lire et de vous forger votre propre avis. Voici donc ce dont je souhaite me souvenir :
- Asymétries de perceptions – Il n’y a pas de “gentil”, que des intérêts. Les Occidentaux – notamment les Européens – ont tendance à se représenter comme les porteurs d’un projet démocratique et civilisationnel sous l’étendanrd des droits de l’homme et de la liberté. Ce n’est pas du tout comme cela qu’ils sont perçus par le reste du monde. Dans les instances internationales, les pays non-occidentaux voient très bien le pétrole et les ressources naturelles de manière générale derrière presque toutes les intervenitons militaires américaines depuis 1945 et aussi derrière celles de la France. Et ils voient très bien comment les pays occidentaux peuvent s’accomoder de certains régimes dictatoriaux quand c’est leur intérêt économique. L’auteur rappelle donc cette évidence souvent oubliée par les opinions publiques : nous ne sommes pas les gentils de l’histoire. Et quand bien même nous serions honnêtement persuadés de l’être, les contreparties avec lesquelles nous négocions à l’international ne partagent dans l’ensemble pas cet avis.
- La diplomatie est un rapport de force. Un rapport de force brute, donc principalement militaire. Et par exetension potentiellement un rapport de force économique. Une des questions fondamentales dans toute négociation internationale est donc : qui est plus fort que l’autre ? Cette question – si elle est rarement posée de manière aussi directe – conduit en fait tout le reste. Si vous n’êtes pas militairement le plus fort, votre capacité à imposer votre vision ou votre volonté est très faible. Les Européens tendent à l’avoir oublié car depuis de nombreuses décennies leurs intérêts étaient dans l’ensemble alignés aux États-Unis auxquels ils s’étaient de fait vassalisés. Et les USA étaient – au moins depuis 1980 – la seule superpuissance mondiale. Donc le plus fort.
- Le droit international n’existe (en fait) pas. Pour que le droit existe, il faut qu’il y ait quelqu’un pour l’appliquer. Le droit français n’existe que parce que des forces de l’ordre le feront appliquer… par la force s’il le faut. Et donc si une peine est prononcée, la police se chargera de sa mise en place. Ce point est majeur. Car si personne ne fait appliquer le droit, celui-ci devient un simulacre et une pièce de théâtre sans conséquence. Aussi, le droit international est par quasi définition celui de la superpuissance mondiale en place. Si cette superpuissance se décide de ne pas l’appliquer, les relations internationales redeviennent ce qu’elles ont toujours été : un vaste far west où règne la loi du plus fort.
- Le nouveau monde est surtout nouveau pour les Européens. 2025 marque le moment où les intérêts américains et européens divergent de manière visible et où les USA reconnaissent qu’ils ne sont plus l’unique superpuissance internationale. On peut arguer sur la date et choisir 2020 ou 2022 comme marqueur des intérêts divergents. Et on peut arguer que les USA sont encore la grande puissance mondiale, mais plus pour longtemps. Le résultat est le même : la Chine émerge comme superpuissance ; et au moins la Russie, l’Inde, le Brésil et la Turquie aspirent à tort ou à raison à ce statut statut régionalement. Peut-être d’autres encore. De surroît, Donald Trump a acté de manière brutale que les USA ne sont pas l’allié indéfectible de l’Europe. C’est donc un monde nouveau pour les Européens qui descendent de leur piedestal pour retrouver le reste du monde dans le concert des nations. En revanche, pour beaucoup d’autres pays… cette situation était déjà leur normalité, voire l’a toujours été.
- Une guerre de territoire suppose un vainqueur, un vaincu et un mauvais arrangement. Les frontières de l’Europe et de très nombreux pays du monde proviennent de guerres de territoires récompensées. En cela, l’invasion de l’Ukranie par la Russie en 2022 est une guerre de territoire tout ce qu’il y a de plus classique dans l’histoire. Il est vrai que nous en avons connu peu depuis 1945 et que nous avions peut-être même fini par tenir l’événement comme impossible, mais il y existe des centaines de précédents depuis des siècles. Aussi, l’idée qu’on ne pourrait pas accepter une paix où la Russie gagnerait du territoire sur l’Ukraine ou qu’on ne pourrait pas accepter un traité de paix car on ne ferait pas confiance aux Russes pour recommencer semble pleine de bon sens à l’opinion public, mais apparait comme un non-sens pour le diplomate. Aucune guerre ne s’est jamais achevée avec la confiance que les belligérants ne recommenceraient pas. On ne fait jamais confiance à l’autre pour ne pas recommencer. Les traités de paix contiennent toujours des éléments de contrepartie, de vérification et de surveillance des frontières. Et ces traités ne sont pas toujours respectés. Par ailleurs une guerre de territoire suppose un vaincu et un vainqueur. Le traité de paix, toujours préférable à la continuation de la guerre, se forme sur la base d’un rapport de force. Il faudra donc bien en venir là tôt ou tard entre l’Ukraine et la Russie.
- Le diplomate est l’homme du temps long. Loin des emportements, des messages vindicatifs sur les réseaux sociaux et des décisions irréfléchiées, il parle à tout le monde – même et voire surtout à ceux à qui on ne veut pas parler – et négocie sur la base du mandat politique qu’on lui donne et des intérêts des parties. Il permet de réconcilier l’irréconciliable et de trouver des voies là où il semble ne pas y en avoir. Il incarne la contrepartie crédible vers laquelle on peut se tourner. Gérard Araud fait donc – et il a bien raison – l’apologie de son métier en filigrane de son ouvrage. Les prochaines décennies seront peut-être celles du grand retour de la diplomatie.
Une fois de plus, les points ci-dessus ne sont ni une synthèse du livre ni même une représentation fidèle de la pensée de l’auteur. Ce sont quelques réflexions que je me suis faites au fil des pages et que j’ai décidé d’écrire.
Cet ouvrage rejoindra la sélection du Guide Curatus dans une section à créer sur la géopolique. Lisez-le !
— Suggestion additionnelles
Achetez l’Atlas Géopolitique Mondial par les auteurs Alexis Bautzmann et Guillaume Fourmont. Le premier dirige le groupe de presse AREION – donc les 6 revues Diplomatie, Moyen-Orient, Carto, Space International, DefTech et Défense et Sécurité Internationale – et le second est le rédacteur en chef de Carto et Moyen-Orient.
LisezLe choc des civilisations deSamuel Huntington. Tout le monde l’a lu et le fondement de bien des pensées géopolitiques, notamment aux États-Unis. La logique d’affrontement de blocs pointée en 1996 par l’auteur décédé en 2008, si elle a pu paraitre s’estomper sur la période 1990-2022, pourrait justement revenir sur le devant de la scène.
Idéalement, lisez deux ou trois ouvrages de référence sur chacun des grands blocs en présence : l’Europe, l’Inde, l’Afrique, l’Amérique latine y compris ou excluant le Brésil, la Russie, le Moyen-Orient, l’Asie centrale… et évidemment les deux auxquels tout le monde pense : la Chine et les États-Unis.
Sur la Chine, lisez Breakneck de Dan Wang. Le jeune auteur, arrivé à sept ans au Canada où ses parents ont immigré, a étudié aux États-Unis avant de vivre en Chine entre 2017 et 2022. Son métier au quotidien est d’analyser les capacités technologiques chinoises pour conseiller les fonds d’investissement américains. Par exemple il affirme avoir lu tous les dicours de Xi Jinping dans le texte. Ses comparaisons entre la Chine, qu’il décrit comme dirigée par des ingénieurs, et les USA, qu’il décrit comme dirigés par des juristes, ne sont dénuées ni de fondement ni d’implication.
Lisez en parallèle Hillbilly Elegy de JD Vance et le court Manifeste techno-optimiste de Marc Andreesen. Le premier est l’autobiographie de jeunesse de l’actuel vice-président américain qui a lancé sa carrière politique. Il y dépeint toute une frange de l’Amérique que nous avons tendance à oublier depuis l’Europe. Par ailleurs c’est une belle histoire touchante, courte et bien écrite. Le second est un court texte représentif de l’état d’esprit des entrepreneurs de la côte Ouest. Cette version 21e siècle du manifeste du futurisme a ceci de différent avec son ancêtre de 1909 qu’elle est écrite par un milliardaire qui travaille déjà activement à la mettre en place.
Sur la vie des blocs, lisez Le Chaos qui vient de Peter Turchin. Cet ancien biologiste spécialiste de la dynamique des populations animales sur longue période analyse depuis des décennies les cycles de création et de destruction des civilisations humaines sur un temps très long. Ses conclusions – aussi glaçantes soient-elles – ont trop d’implications pour les ignorer. Trois concepts à connaître et comprendre : surproduction d’élite, appauvrissement perçu des classes populaires et pompe à richesse. Ses conclusions ne s’appliquent pas uniquement aux USA.
Quid de la France ? Lisez Jérôme Fourquet. La France telle qu’elle est pour une anlyse fouillée et détaillée. Ou alors Métamorphoses françaises pour une synthèse colorée et accompagnée de cartes et graphiques efficaces. L’auteur analyse les évolutions de notre pays sur les dernières décennies sous tous les angles avec une rigueur exceptionnelle dans l’approche factuelle, l’objectvité et l’utilisation de données vérifiées et vérifiables.
Ensuite, maintenez-vous dans les flux d’information. On ne présente plus l’hebdomadaire The Economist. Pensez à vous abonner à Le Grand Continent – créé en 2019 – dont on ignore la revue papier annuelle curatée par Giuliano da Empoli à ses dépends. Moins connu : la revue bimensuelle Carto suscitée – fondée en 2010 – est remarquable.
Après, selon vos appétences, pensez aux journaux locaux ou régionaux. En effet, il est relativement aisé de comprendre comment nous percevons le monde depuis la France : il suffit de lire la presse. Obtenir une information factuelle et neutre sur un sujet géopolitique demande un effort, mais il faudrait idéalement comprendre et vivre le récit national des faits communiqué au sein de chaque pays ou bloc, c’est ce récit qui compte.
Le New York Times ou le Washington Post pour suivre les USA. Jeune Afrique si ce continent vous intéresse particulièrement. Idéalement, il faudrait suivre l’actualité de chaque bloc vu par l’intérieur du bloc, donc s’abonner à quelques revues indiennes, quelques sources brésiliennes, suivre une sélection de médias chinois, etc. Courrier international peut aider.
Et finalement, n’oubliez pas de dormir la nuit. Tout ceci peut se révéler chronophage et anxiogène. À moins d’en faire son métier, il parait difficile de suivre l’actualité intérieure de chaque bloc géographique – voir de chaque pays – vu par lui-même. Et on y risque probablement une crise d’angoisse ! Quant à savoir que faire des informations accumulées, ce sera à vous d’y répondre. À tout hasard, comme il va bien falloir naviguer dans ce monde complexe, je vous conseillerais de (re)suivre une formation à la négociation. Pour un livre, pensez à l’excellent Getting to Yes.
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