Intrigué par l’envie de lever le voile sur un univers que je connais très mal, j’ai décidé de lire l’autobiographie du fondateur et CEO de la compagnie militaire privée Blackwater. J’ignorais que cette société semble depuis vingt ans au centre d’une controverse majeure outre-Atlantique à la fois militaire et politique autour des interventions américaines à l’étranger.

Aussi, j’ai trouvé l’ouvrage surtout passionnant en filigrane. Le livre est en effet un élément de communication où Erik Prince raconte sa vérité. Il a plus que probablement été écrit par une plume dans le cadre d’un exercice de propagande pour montrer Blackwater sous son meilleur jour. Rien d’étonnant à cela, c’est le cas de presque toutes les biographies.

Je rédige cependant un article Curatus à son sujet pour noter – afin de ne pas les oublier – quelques points qui m’ont plus particulièrement sauté à l’esprit à la lecture.

  • Les compagnies militaires privées ont toujours existé. L’auteur fait remonter l’histoire de l’utilisation de prestataires privés par des armées à des siècles ou des millénaires. Et il remarque que la route de l’Amérique fut ouverte par un gênois qui s’était mis au service de la Couronne d’Espagne au travers d’un contrat quant au partage des profits sur les découvertes à venir… donc un militaire privé ! À toute personne qui pourrait penser qu’une armée doit nécessairement appartenir entièrement à l’état, il oppose la réalité des faits depuis toujours. Un rappel utile pour éviter de tomber dans l’hypocrisie par ignorance.
  • La précision du vocabulaire importe. L’auteur insiste quant à l’utilisation du terme PMC pour Private Military Company. Et pas d’autres termes. Surtout pas “mercenaire” qui en droit international de la guerre recouvre une toute autre réalité. La ligne rouge est notamment la participation à des actions offensives. Il apparait que Blackwater est une société de sécurité qui assure des missions de défense. Elle ne participe jamais à une attaque. C’est donc surtout un centre de formation et une agence de gardes du corps. Les deux pages qui expliquent pourquoi il ne faut pas prendre l’appellation “mercenaire” à la légère et donnent quelques explications quant au cadre légal de la guerre dans le cadre de la convention de Genêve illustrent bien le propos : attention à la paresse intellectuelle.
  • On peut être trop efficace. C’est ici le coeur du débat. C’est LE point sur lequel Blackwater est attaqué et c’est LE point principal de la défense d’Erik Prince. Ce que l’on reproche à Blackwater, c’est surtout d’avoir participé à donner aux civils occupés une image détestable des États-Unis, notamment en Irak et en Afghanistan. Difficile de mener des actions de long terme de développement de paix et d’amitié entre les peuples lorsque l’on vous voit au quotidien vous comporter en cow boys armés jusqu’aux dents au sein de convois blindés à faire pâlir d’envie un réalisateur holliwoodien. “Certes, se défend l’auteur, certes mais… c’est ce qu’on nous a demandé de faire”. Erik Prince s’enorgueuillit qu’en vingt ans et 50 000 missions, aucune des personnes protégées par Blackwater n’a jamais été ni gravement blessée ni tuée. On compte quelques dizaines de pertes côté Blackwater (statistiquement assez peu étant donné la nature du travail) et aucune du côté de leurs clients. Pourquoi ? Parce que Blackwater emploie d’excellents vétérans tous ex-SEAL, SWAT et autres unités d’élite ; parce que Blackwater les forme et les équipe bien ; et parce que Blackwater prend soin de préempter tous les risques possibles ainsi que d’imposer une présence physique dissuasive. Bref, quand les terroriste les voient passer… ils se disent qu’ils attendront plutôt la prochaine occasion et décident de changer de cible. Pour autant, on ne réalise pas cela en gagnant des concours de popularité auprès des civils. C’est donc ici le noeud du sujet. Blackwater a certes été décriée pour le coût total des dépenses de l’État auprès de la société privée et pour le concept même d’utiliser à large échelle une société privée au sein de ses forces militaires, mais elle est surtout vilipendée pour son image projetée et sa participation active indirecte à la défaite des États-Unis dans la zone. Vingt ans d’occupation de l’Irak et de l’Afghanistant ont échoué à faire émerger la démocratie dans ces pays et à faire reculer les Talibans. Une des raisons est que personne n’aime recevoir de leçon d’un envahisseur. Et une des raisons pour lesquelles les États-Unis sont perçus comme un ennemi au quotidien est… Blackwater. “Certes, se défend l’auteur, certes mais… c’est ce qu’on nous a demandé de faire”. (répétition volontaire). Le CEO de Blackwater rappelle que ses clients sont les différentes instances de l’armée américaine et que ce sont elles qui ont défini les règles du jeu et les objectifs : protéger la vie des clients. On lui reproche donc d’avoir été l’outil.
  • On peut être milliardaire et avoir une vie difficile. Erik Prince mérite-t-il notre empathie ? La question se pose parce que – à la manière d’un bon storytelling américain – la plume prend le soin de la mettre en scène. Puisque l’auteur en fait un point récurrent de son histoire, on notera que – s’il est né hériter de l’empire industriel Prince créé par son gran-père – son père est mort jeune (avant 50 ans) d’une crise cardiaque et le père de son père aussi. Et sa femme et mère de ses 4 premiers enfants est morte d’un cancer avant ses quarante ans. Un rappel utile – s’il en était besoin – que la vie n’est pas juste et que les problèmes de santé n’épargnent personne.
  • Le monde réel est plus intéressant que les romans. J’ai refermé pendant l’été le roman The Year of the Locust (l’année de la sauterelle) de Terry Hayes (l’auteur de Je suis Pilgrim) après une centaine de pages. Je me suis rendu compte que ces histoires d’agent spécial américain infiltré derrière les lignes ennemies ne m’intéressaient pas. Trop cliché. Trop déjà vu. Et peut-être trop “roman” quand la réalité peut se révéler tout aussi trépidante… à la différence qu’elle est vraie. Bref, l’auteur rapporte dans son livre de très nombreuses opérations – sans même mentionner le dernier chapitre quant aux liens entre Blackwater et la CIA – qui n’ont rien à envier à un film de Silverster Stallone. On en viendrait même à penser que le cinéma est en-dessous de la réalité.
  • SEAL signifie Sea Air Land et la compétence aide. Je n’avais jamais vu l’acronyme des commandos américains épelé. Je m’étais toujours interrogé sur le choix de cet animal (le phoque) pour symboliser l’unité d’élite des forces américaines. Erik Prince – alors qu’il aurait pu faire tout à fait autre chose de sa vie – est parvenu à passer les épreuves ultra-sélectives et à intégrer cette unité. Le fait d’être lui-même un SEAL a renforcé sa crédibilité et lui a ouvert beaucoup de portes. Note pour toute personne qui souhaite créer un empire : quand on veut être PDG d’une société d’assurance, un diplome d’actuaire ne fait pas de mal. Et un médecin sera toujours plus crédible qu’un autre à la tête d’une entreprise pharmaceutique. Ce n’est pas une obligation, mais cela aide. Compétence et crédibilité ouvrent des portes.
  • Attention à ne pas devenir amer. Ce qui choque dans le livre d’Erik Prince, c’est l’amertume qui s’en dégage. Et cela dès l’introduction. On sent l’auteur notamment usé par ce qu’il décrit comme un harcèlement judiciaire à son encontre. Ce ne sont pas seulement les procès contre Blackwater. Ce sont aussi les auditions avec les différents organismes du gouvernement américain, les contrôles administratifs et les mises en cause individuelles qui font planer des peines de prison. À un moment, il écrit qu’il ne referait peut-être pas Blackwater si c’était à refaire. La phrase fait peut-être partie d’une stratégie d’apitoiement, mais c’est tout de même dommage d’avoir aussi bien “réussi” sa vie – l’homme est riche, en bonne santé et a monté une grosse société – si c’est pour écrire cela in fine.
  • Être dans le viseur de la justice est une mauvaise situation. Au fond, l’auteur s’est fait enfermer dans un enfer judiciaire. Et dans une situation ubuesque où d’un côté on lui demande d’agir dans le monde réel en prenant des décisions dans la seconde en situation de guerre. Et d’un autre côté on décortiquera des années après et pendant des mois chacun de vos gestes au travers d’un prisme d’interprétation légale quant à ce que l’on pense que vous aviez ou non le droit de faire. Et cette bataille légale – façon procès de Kafka – sera menée par des hommes et des femmes qui n’ont jamais mis un pied sur un champ de bataille, ne vous veulent pas forcément du bien et instrumentalisent le procès à des fins autres, par exemple d’avancement personnel ou politique. Bref, l’auteur a mis le doigt dans l’engrenage de la justice et n’est parvenu à en sortir qu’en renommant et vendant sa société. Elle s’appelle aujourd’hui ACADEMI et n’a plus de lien avec lui.
  • Même un gros papillon se brûle les ailes sur une flamme. Pourquoi cet acharnement ? Au fond, fond, c’est l’histoire du papillon qui se brûle les ailes. Blackwater a quelque peu été victime de son succès. Ils sont allés tellement près du soleil (CIA, président des USA, Irak, définissez le soleil comme vous le voulez) qu’ils s’y sont brûlés. Et ils sont devenus trop gros pour être ignorés. Blackwater n’était pas la seule agence militaire sur place. Mais c’était la plus gross et la plus emblématique. Il ne fait pas bon être emblématique. C’est un peu comme si Erik Prince décrouvrait au 21e siècle ce que le les “milliardaires en CX” du Nord de la France ont appris au 19e.
  • Vos amis ne vous aideront pas forcément. Dans certains cas, les tribunaux américains apparaissent poursuivre Blackwater pour des faits réalisés sous ordre direct de la CIA. C’est un des éléments qui peut expliquer l’amertume de l’auteur. Voici quelqu’un qui se sent patriote, a fait les SEALs et a donné sans compter sa vie professionnelle à servir son pays… et qui se trouve attaqué par son pays. Sauf que les démocates ne sont pas les républicains, que le DoD (Departement of Defense) n’est pas la CIA et que le parlement américain n’est ni le Pentagone ni la Maison blanche. On peut être l’ami des uns tout en étant l’ennemi des autres. Et en cas de véritable coup dur… on ne vous aide pas toujours. L’auteur – au moins à le lire – peut sembler avoir un tempérament “Boy Scout” qui lui a fait oublier l’adage “À la guerre comme à la guerre”.

Qu’en conclure ? Peut-être “La guerre est un jeu dangereux”. Peut-être “Pour vivre heureux, vivons caché”. Peut-être “Il faut vivre sa vie et ne rien regretter”. Ou peut-être simplement rien ou ce que l’on veut. Dans l’introduction de son intéressante sélection de livres Bibliothèque de survie, Frédéric Beigbéder rappelle que la grande littérature ne donne pas de conseil. Une des dimensions de ce qui fait l’excellence d’un roman est qu’on ne sait pas trop quoi en penser. Les livres pour enfants proposent des morales claires et souvent très louables. Cela n’en fait pas de la grande littérature.

Ici, Civilian Warriors n’est ni très bien écrit ni de la grande littérature. Et c’est clairement un exercice de propagande à la gloire de l’auteur dans le cadre d’une bataille juridico-politico-médiatique auprès de l’opinion américaine. Et pourtant… et pourtant on sort de l’avoir parcouru sans trop savoir quoi penser de l’histoire d’un fils de riche américain qui a fait les commandos dans l’anonymat alors qu’il n’y était pas obligé, qui avait au départ monté juste un camp d’entraînement pour continuer à jouer aux commandos et qui s’est trouvé à participer aux actions militaires de son gouvernement, qui a perdu son père et sa femme très jeune… et qui a noyé son chagrin dans le travail en donnant son énergie et son temps sans compter pour édifier une entreprise dont l’objectif était d’aider son pays. Tout cela pour qu’il ait dix ans après le sentiment que son entreprise a peut-être échoué en étant trop efficace, que son pays s’est retourné contre lui…

Pathétique et tragique. Du bon matériel pour un scénario de film !!!


En savoir plus sur Curatus read

Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.